gruyeresuisse

06/04/2021

Solange Kowalewski : Promesses

Kowalewski.jpgAller au bout d’une promesse. Oser toujours la mémoire. Les ombres y  rebondissent.  On croit pouvoir leur donner des ordres. Mais les fantômes ne changent pas. Ils se chargent. Ils ne prétendent à rien. Ils disent à peine :  "Viens par là". Que faire alors ?  Solange Kowalewski répond : chacune de ses œuvre est un appel. Elle bouscule les vieilles images pour qu’on échappe au sommeil. Surgit par le noir l’écart contre l’évanoui. L'ombre ne danse plus en buse errante. Surgit la trouée du temps par la puissance des saignées de la gravure.  La créatrice reprend une paradoxale incarnation en dehors de l’anthropomorphisme.  Un front se met en place. Un jeu de cache-cache aussi. Les lignes sont des lumières qui montent par le noir.  Elles poussent sur un champ de ruine pour rappeler l’horizon qui brûle de vie.
 
Kowalewski 2.jpgLa neige du papier est noircie de sa réserve humaine. "Entendons" en conséquence dans chaque œuvre de l'artiste les âmes et les corps. Il n'est pas de sommeil si profond qui empêche de les entendre. Chaque image ouvre une porte. Acceptons de voir le monde enseveli, caché. Sa douleur est aussi une berceuse. Surgit le génie du lieu par les risques violents de l’artiste et les équilibres subtils qu’elle fomente.  En chaque pièce, tels des somnambules,  nous parcourons le temps. Il s’épanouit dans la nuit En surgit un jour intrus. . Une  fluidité se libère. Elle se propage par ébranlements minuscules qui s'accomplissent en une succession de gestes et d'opérations. Elle n'altère en rien la fulgurance. Au contraire. Les lignes et  les stries contiennent et graduent l'énergie qui se déploie.  Elles induisent une dramaturgie ouverte à la seule appréhension de l'inconnu.
 
Ko.jpgRythme retenu et déployé, incessant et risqué. Rien parfois qu’un petit pli où l’on voit respirer la lumière encore jeune. Surface ouverte à son dessous. Le rayonnement reste intime. Un souffle oublié sur la peau reflète le fond invisible du cœur. La raison recule envahie par l’image. Créer ainsi prend toute l’énergie. Elle n’est possible que par moments. Avalanche inversée, ouverture, dynamique, zone claire, allègement. Il y a un éclairement -  pas un  éclairage.   Nous voyons à travers une porte qui demeure fermée et par l’abolition des limites posées d’ordinaire par le dehors et le dedans.  Rien n’est là pour rassurer. Pourtant émane une sorte d’unité conquise.  Espaces. Lignes, fins treillis et volutes. Solange Kowalewski  ne veut pas que ses gravures soient prévisibles. Elles  flottent  à la dérive au sein même de sa maîtrise. La seconde est au service de la première. Le corps se voûte sur la presse :  des rumeurs y roulent. Les images ne sont que les gestes et n'ont de sens qu'à perte du souffle.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

02/04/2021

Les tournantes de Jakob Lena Knebl

Kneb.jpgJakob Lena Knebl, "Marcher sur l’eau", Musée d’art et d’histoire de Genève, jusqu’au 27 juin 2021
 
Le Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) a donné  carte blanche à l’artiste et performeuse autrichienne Jakob Lena Knebl. Son directeur  Marc-Olivier Wahle l’a invité après avoir découvert au Mumok de Vienne en 2017 son "Walking on Water".
 
Kenb 2.jpgCette nouvelle exposition propose une traversée dans l’histoire des collections du musée selon une scénographie surprenante. Jakob Lena Knebl pour investir une collection a toujours besoin d'une œuvre clé et celle de Schwabe fut parfaite. Ses femmes en colère et effrayantes lui rappelèrent les couvertures des magazines d’horreur qu'elle aimait enfant. Ces images qui à la fois l'horrifiaient et la fascinaient l'ont donc inspirée.
 
Knebb 3.jpgA partir de là la plasticienne-curatrice, dans des scénographies pleines d'humour,  pose des questions et change nos perceptions en traitant l’histoire de l’art, du design, du corps dans l’espace et de la façon dont les identités sont façonnées par les personnes, les choses, les événements, les théories et les genres. Elle a pu  choisir parmi des couverts, des vêtements, des montres, des peintures à l’huile et des sculptures  du musée afin de faire "tourner" différents récits et présenter des œuvres de la haute culture en même temps que des choses de la vie quotidienne. Et ce dans la joie et le désir de reconstruire.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

01/04/2021

Willy Spiller : New York party

Spiller 3.jpgWilly Spiller est l’un des plus grands photographes vivants. Le Zurichois prouve qu'en se concentrant simplement sur la surface des apparences naissent des mondes. Si bien qu'avec son regard, un tel artiste déchiffre dans cette exposition tout un pan du réel et ce au sein d'une perpétuelle ambivalence. Sous l'érotisme se sent le tragique, sous l'humour la déprime. Mais néanmoins reste dans toutes ces prises un New York populaire saisi avec une certaine  élégance.
 
Spiller 2.jpgLa comédie humaine est à nu mais le photographe ne la tourne jamais en ridicule. D'où l'importance d'un tel regard. Les narrations des événements de tous les jours ont ici comme décors  les stations et  trajets en métro, les danseurs du légendaire Studio 54 ou de  la culture hip-hop dans les rues de "l'immonde cité". C'est une période qui à Manhattan laissait apparaître plus  qu'aujourd'hui un monde interlope, fascinant, parfois cruel et absurde. Il faut aller aujourd'hui dans le Bronx ou à Newark pour le retrouver.
 
Spiller.jpgSe  dégage l'empathie d'un tel regard  et un art du cadrage qui tient bien plus des beaux arts que de la photographie documentaire. La vision de Willy Spiller est toujours plus complexe qu'il n'y paraît. D'où ce corpus exceptionnel d'un créateur de vie et de beauté.  Et lorsque des collégiennes dans le métro relèvent leurs jupes, elles ne se soucient guère des regards. Les Lolita épousent l'étourdissement et le flux de la vie urbaine.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Willy Spiller: New York, 1977 - 1985", Bildhalle, Amsterdam, du 10 avril au 12 juin 2021