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20/10/2020

Chiara Fumai à Genève : transmission de sa postérité

Fumai bon.pngChiara Fumai, "Poems I will Never Release, 2007-2017", Centre d'Art Contemporain, Genève du 4 novembre 2020 au 31 janvier 2021.

Le Centre d’Art Contemporain de Genève propose la première rétrospective consacrée à l’œuvre de Chiara Fumai 1978 - 2017). La créatrice a fortement contribué à développer les langages de la performance et de l’esthétique féministe du XXe et XXIe siècle. L'exposition scénarise une sélection importante d’œuvres  qui les concrétisent même si les performances sont à priori insaissables puisqu'elle refusa de les documenter.

Fumai 2.pngL'ensemble présente entre autres deux des espaces domestiques qui ont marqué la carrière de Chiara Fumai et son invention d'espace d’insurrection féministe  : un "freak show " et une maison-musée de l’appartement milanais où l’artiste a vécu. Et ce avec sélection de vêtements de scène, d’accessoires, de livres et de disques vinyles. Chiara Fumai s’est appropriée les champs sémantiques de la menace, de la révolte, de la violence et de l’ennui pour créer des situations, des collages et des environnements volontairement inconfortables, complétés par différentes actions pour défendre son féminisme anarchiste.

Fumai 3.pngRefusant de jouer le rôle de victime et de se laisser enfermer dans le statut d’artiste femme, elle a pratiqué l'ironie au sein d’une "fiction véritable" forgée sur des remix, des réappropriations en ses performances qui évoquent des figures féminines en colère et qui marquèrent l’histoire humaine dont elles furent néanmoins les oubliées... Apparaissent, entre autres,  la femme à barbe Annie Jones attraction de Barnum, "la beauté circassienne" Zalumma Agra, elle aussi offerte aux regards dans ce cirque, la terroriste allemande Ulrike Meinhof, la médium analphabète Eusapia Palladino ou encore la philosophe Rosa Luxembourg. Mais surgissent aussi des magiciens masculins : Harry Houdini ou Nico Fumai, le premier personnage de fiction inventé par Chiara. Elle a toujours mis en exergue mots et images des autres pour leur redonner l'intérêt qu'ils méritent même si elles et ils furent effacés de la mémoire collective.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/10/2020

L'incertitude des corps "glamoureux" : Kourtney Roy

Roy 3.jpgMaîtresse de la photographie contectuelle, celle qui rappelle combien "Certains contextes indiquent si clairement nos intentions que nous n’avons même pas besoin de les exprimer pour être compris", met en jeu des femmes qui profitent de leurs vacances pour rechercher un mari.

Roy.jpgElles mettent a priori tous les atouts de leurs côtés : bronzage, ongles parfaits, tenues (petites mais coordonnées) font d'elles des sauvageonnes aguicheuses. Le tout dans un monde de simulacres. S'entrevoient ici ou là, quelques fragments de réalité : plages, paquebots voire un alligator criant de vérité. Bref ce livre contient ce qui fait la patte ironique de la créatrice et de ses portraits cinématographiques colorés.

 

Roy 2.jpgMais sous le pastiche chic et classieux, une tension demeure là où les frontières entre la réalité et l’imaginaire se perdent. Il ne s’agit pas du monde que nous rêvions de toucher. Car il existe toujours des éléments perturbateurs propres à casser le glamour. Les clichés se renversent. Sous le nacre le déceptif veille. Le romantisme amoureux est remplacé par des laisons illusoires et rapides : elles sont des coupes faim ou des trompes l'ennui. Le toc domine dans une ironisation délicieuse des idées reçues ou des illusions par avance perdues.

Jean-Paul Gavard-Perret

Kourtney Roy, "The Tourist"André Frères éditions, 2020.

17/10/2020

Sur de beaux draps - ou ailleurs : Juliette Lemontey

Lemontey 3.jpgLes histoires d'amour de Juliette Lemontey baignent dans une sensualité expressionniste. Ce que la photographie retient de l'instant, l'artiste le transforme à la fois pour le pérenniser mais tout autant accorder plus de puissance sensuelle à chaque instant de l'étreinte. La créatrice la décadre selon divers plans de focalisation au moment où une tête se tourne, une main s'approche là où le mystère de l'amour tient de l'épure et de l'attente afin de donner au regardeur le"droit" d'une interprétation selon ses propres émotions.

Lemontey 2.jpgL'imagination de chacune ou chacun va dans le froissement d’un drap là où une robe se soulève à mesure que le corps s'allonge et qu'un amant vient murmurer à l'oreille de sa muse. Souvent l’apparition du corps intervient quand disparaît le visage vu de trois-quart dos ou se renverse  sous le joug du plaisir ou de la pression d'une douce violence. L'abandon arrive au moment où "la maladie de l'amour" (Duras)  se joue sur la toile : celle de la peinture comme du lieu qu'elle représente.

 

Lemontey4.jpgLe jeu est toujours à fleuret moucheté et se plait à cultiver l'effacement et l'abandon . A la portée du toucher, un contour doute, insiste, s’attache à la ligne, s’héberge en elle. L'espace se fragmente dans l'enlacement où une certaine solitude peut demeurer. Se diffractent les sens au déséquilibre du signe sans filin. Allongé sur le drap de la toile, aveugle filet, le corps bascule en une timide articulation, où s’échoue le silence à l’arène du trait ou peut-être à la marge de l’écueil.

Jean-Paul Gavard-Perret

Juliette Lemontey, Portraits, ateliers Herman, du 8 octobre au 20 décembre 2020.