gruyeresuisse

06/12/2021

Jeanne Spaeter  du nouveau contrat amoureux

Jeanne.jpgL'artiste genevoise domiciliée à Berne, Jeanne Spaeter sʹest lancée dans une performance artistique intégrale pendant un an : se mettre en couple avec un parfait inconnu (rencontré et choisi sur Tinder) en tentant de tout optimiser. Après une analyse marketing auprès de ses ex et un contrat confectionné par une avocate (nombre d'heures et de nuit passés ensemble et de baisers, etc.), elle se lance dans une année de relation expérimentale sous le prisme de l'entreprenariat des rapports amoureux. Le but de la jeune femme de 28 ans était de vivre une relation où tout est optimisé et voir si l'attachement peut naître. Le couple finit par rompre le contrat au bout de 317 jours, le dimanche 21 novembre 2021.  
 
Jeanne 3.pngLe projet de la performeuse était la suite logique à ses autres travaux artistiques. Exit le romantisme. L’idée était de se demander si les relations qu’on entretient sont aussi une forme de job - ou non. "Si je délivre des services amoureux, n’est-il pas logique d’obtenir des retours sur expériences" écrit la créatrice. Tout ce qui est implicite mais qu’on prend comme base pour entrer dans la norme resta donc sous contrat. Le but était de montrer l’absurdité de ces règles en se basant sur des livres qui façonnent notre imaginaire romantique.  Mais une telle performance a permis de parler d’amour de façon moins pudique. Jeanna Spaeter ne voulait pas que l’affect entre en compte. "Je voulais quelque chose de très rationnel, de froid" dit-elle. Mais tout ne s'est pas passé comme prévu (du moins en partie). Avec Mike, elle s'est rencontrée pour lire et s’accorder sur le contrat.  Signé, les voici ensemble et de dormir dans le même lit le soir venu avant d'apprendre à se connaître au fil des semaines. "Ce qui est intéressant, c'est que la situation nous a obligés à créer l’attraction. La recherche de ce qui nous plaît chez l’autre devient une manœuvre, disons active, pour ressentir du désir puis du plaisir" précise Jeanne Spaeter.  
 
Jeanne 2.jpgDans les clauses du contrat, le rapport sexuel n’était pas défini par une pénétration et  certaines pratiques étaient prohibées. Finalement, il y avait une clause de consentement : chaque relation sexuelle devait être verbalement et clairement consentie par les deux partenaires. Néanmoins se dire qu’on entretient une relation par devoir n'est ici ni pathétique ni dérangeant même si la créatrice ne savait pas d'abord exactement pourquoi elle continuait cette relation sinon par travail. Créant une page Instagram pour que soit suivi cette aventure, elle a permis à certains de repenser les codes et usages de leurs couples et leur façon de vivre à deux. Au final, c’est ce qui a donné du sens à ce travail. Même s'il y eut a aussi des réactions assez violentes. Certes nul ne sait si un tel contrat  suffit pour être amoureux et amoureuse Mais il s'agit d'évaluer un tel usage plus ou moins fédérateur et sa mécanique. Le romance n'y est pas forcément absente chez celle qui y a laissé des "plumes". Elle a néanmoins compris qu'il fallait  tout repenser et être consciente de codes, les questionner en toute confiance. Et ce, pour que l’amour puisse possiblement exister et perdurer en des fragments d'un nouveau "discours"
 
Jean-Paul Gavard-Perret

Ecran Total

sa 2.jpgPourquoi et encore élever la voix ? Ne reste qu'à penser sans fin (enfin presque) et tendre l'oreille pour entendre ce qui ne cessera plus de résonner à travers le silence (toute parole le creuse en estimant le tutoyer). Blanchot et Beckett l'ont prouvé, portant  la parole des reclus du silence. Les deux en tiers incomparables dégagés de toutes les rumeurs, images et immédiateté des médias. Dans leur réserve et invisibilité, détachés des fétiches négociables, ils ont parlé l'éloignement. Preuve que le vrai engagement passe par le silence. Là se trouvent le familier si étrange, si étranger inaccessible, infiniment loin de soi, mais tout autant proche et intime. Les silences sont la respiration nécessaire de l'ellipse et de la discrétion. Rien pour les interrompre. C'est éviter les écarts de la plainte et du pathos. Ne pas y entendre une victoire jubilatoire de la vie sur la mort, mais l'acquiescement à ce qui vient limiter le possible et tout pouvoir. Sablery 5.jpgLe tout en se rendant maître de la non-maîtrise des mots qui toujours se retournent sur eux-mêmes et démentent  par leur démence la supercherie de toute dialectique. Nous en connaissons les signes. Seule la singulière gaîté du silence lui répond même si les oreilles ne sont pas assez fines pour y être sensibles. C'est pourtant le lieu de la  méditation philosophique et la fiction poétique. Dès que les mots arrivent, germent le morbide et le léthal. Seule la musique du silence reste la séquence extraordinaire pour affirmer sans fin le souffle si souvent coupé, interdit, étouffé près de la  mort toujours imminente, toujours  impossible jamais dépassée même si l'inconscient ne saurait se représenter notre propre mortalité. Sablery bon 3.jpgC'est dire notre misère, notre temporalité et notre patience sans attente. Ainsi le silence reste au-delà de ce que nous entendons. Nous en endurons la joie, la scrofule jusqu'à disparaître dedans d'abord sans mourir puis n'y pensant plus lorsqu'elle est arrivé en réponse au "Je suis vivant. Non, tu es mort."  ("l'Instant de ma mort", Blanchot) qui en finit avec tous les anniversaires. Il en existe, paraît-il, de plus mémorables que d'autres. Rien n'est sûr cependant. Aux sonneries préférer la corne du  silence. Et tirer le  rideau. Ce qu'il cache ne constitue jamais un événement. Contre les mots le silence est là de toujours. Fût-il interminable, nul ne saurait ici mesurer l'ampleur d'un tel devoir et savoir. Sableriy bon 4.jpgCar le silence souligne tout, entre les phrases, par les intervalles et non les termes du discours jusqu'à ce point de non retour où les êtres dans un dernier effort racle à force de fatigue de quoi le fermer." D'où la "Voix" de "Pas"  chez Beckett. Parlant du silence  elle émet un  : "Je t'ai entendu dans mon sommeil profond. Il n'est pas de sommeil si profond qu'il m'empêche de t'entendre". C'est par lui que tout commence. L'Imaginaire déploie une poésie sublime en cette partition non complice des mots. A Cioran  séduit par le silence, mais n'osant y entrer, et rodant seulement à sa périphérie "répond" Beckett seul écrivain à y plonger, en poussant  la fiction, la poésie, le théâtre , le cinéma et la vidéo  dans  un paroxysme indépassable, sans possible retour. John Cage le reprendra dans le seul art que l'Irlandais n'osa toucher.

 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(Oeuvres de Véronique Sablery)

05/12/2021

La très haute - Véronique Sablery

sablery.jpgLe dédoublement chez Véronique Sablery donne un autre pouvoir à la représentation. Au fil de ses séries l'image interroge jusqu'à sa créatrice qui elle-même déplace l'idylle entre l'oeuvre et son support. Le corps dans ses "décollements" ne se brouille pas il surgit pour autre chose : le tourment d'une image apaisée entre regard et contours.   Même lorsqu'il est impossible de savoir à quelle exigence inconnue l'oeuvre répond, des sources sont capitales pour tenter de résoudre quelques-unes de ses énigmes (exercice de la prison, d'une certaine nudité, etc.). Ces régions de dissemblances servent de fondements et variantes. Véronique Sablery y procède par élagage. Et c'est le point focal de l'œuvre révélé et interprété par les différentes protagonistes - femmes, oiseaux, fleurs.
 
Sablery 3.jpgIl existe là une vocation à l'art en tant que religion. Afin que celui-là retrouve la possibilité d'une image impossible, celle qui fixée ne se fixe pas mais tremble.  Il y a quelque chose d'inexplicable dans un tel art : nous  en cherchons la cause et elle est invisible. Elle tient sans doute à une forme d'amitié au lieu de l'amour attendu. L'oeuvre en offre des réponses. Le sentiment en est au cœur mais rien n'en est dit - à savoir montré. Et Véronique Sablery - supprimant tout élément narratif - peut transformer la question posée "dans" l'art en question posée "par" l'art.
 
sablery 2.jpgL'oeuvre n'est pas elliptique, structurée par l'absence de sens, mais volontairement lacunaire et en diverses surimpressions et décalages. Tout pathos en est exclu. Et la complicité de l'artiste et de ses modèles trouve écho dans cette  connivence plastique entre l'"objet" et sa "surveillante". Tout en faisant signe vers le passé la créatrice s'en trouve séparée par l'irruption d'un espace de narration tout à fait original qui n'est pas un miroir mais une vision. Par son impossibilité même, elle prend la mesure de ce que la disparition signifie. Véronique Sablery offre donc une troublante mise en perspective de son insistance. Ce qui ne peut plus être montré peut encore être "pré-vu" dans une sorte de magie figurative.
 
Jean-Paul Gavard- Perret
 

facebook.com/veronique.sablery