gruyeresuisse

01/02/2021

Du pré-texte au pré texte - Francis Ponge

Ponge 2.jpg"La fabrique du pré" est considérée à juste titre comme le premier exemple concret de ce que Ponge nommera sa "méthode créative" d'analyse poétique et génétique. Néanmoins le "Je" tout puissant règne encore sur ce volume publié à l'origine à Genève par Skira  dans la collection "Les sentiers de la création". Il n'y doit son entrée - vu sa complexité de mise en espace - qu'à l'amitié du poète et de l'éditeur.

 
Ponge.jpgEntre l’essai et le poème, le livre constitue une réflexion originale sur le mécanisme génétique. Dans l’édition Skira de 1971 l'ouvrage est devenu  un objet esthétique particulièrement sophistiqué formé de cinq couches textuelles et de l’apport de l’iconographie.  S'esquisse une totalité dialectique entre le poème lui-même et la forme étendue de ses états antérieurs et préparatoires. Le jeu des couleurs y est important "matériellement" parlant. Le bis, couleur de la terre, rappelle en principe le creuset nourricier, le vert correspond à l’accomplissement d’une forme de vie, celle du végétal. 
 
Ponge 3.jpgA côté du texte  définitif, le "dossier du pré" oriente vers l’exposition de la variation comme principe créatif. Sont mises en tension deux représentations de la poésie : celle de la forme achevée, et son long processus de  tâtonnements en diverses variations. Ces options prévaudront dans les dernières œuvres du poète. Pour dire les "choses" - de l'huitre au cageot, du savon au pré - Ponge a donc inventé un langage multiple et un. Il est à la fois le référent et  aussi un méta-référent. Il  se décrit lui-même à propos d'un objet donné. L’ambition réflexive est donc portée au second degré, le « pré-texte » devient la formule du mouvement créateur dont le dossier génétique constitue une des représentations.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

Francis Ponge, "La fabrique du pré",  Collection Blanche, Gallimard, février 2021, 144 pages.

31/01/2021

Ann Loubert : visages à portée de coeur

Lou.jpgAnn Loubert, "A visage decouvert", Galerie Chantal Bamberger, Strasbourg, du 30 janvier au27 février 2021.

 
Il faut se méfier parfois des titres des expositions. Certes Ann Loubert en ses pastels sur papier dissipe certaines ombres sans que la blancheur règne. Sur des fonds ambrés des traits y circulent, les visitent, y posent leur onction par le souffle qui anime le geste de la création. L'éphémère se transforme  et crée une effervescence que chacun peut interpréter comme il l'entend.
 
Lou 3.jpgChaque œuvre de l’artiste suisse est ailée, créatrice d'un rythme subtil, trouvé de manière presque instinctive par celle qui en ses chevauchées pénètre l’immobile. L'artiste illumine le superfétatoire, le narratif en ce qui tient d’un mouvement lustral et germinatif là où le moindre donne naissance à des envols insoupçonnés.
 

Lou 2.jpgL’artiste crée des atmosphères infimes qui deviennent démesurées. Le dessin s’affranchit des entraves en un minimalisme et une dilatation éthérée. Chaque œuvre recompose d’incessants échos et des chevauchements de fragments. Le déphasage de la composition tronquée crée une métamorphose de ce qui passe habituellement par l’opulence graphique. Tout semble ici à portée de coeur en une inspiration qui reste profonde pour nos temps présents si troublés.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/01/2021

Les vainqueurs de Rodeo Drive - Anthony Hernandez

Hernandez 3.jpgAnthony Hernandez fut médecin dans l’armée américaine lors de la guerre du Vietnam avant de devenir photographe en 1969. Ses premiers travaux ont été  inclus dans deux expositions marquantes : "The Crowded Vacancy" au Pasadena Art Museum de Los Angeles  puis "New Topographics". Elles présentèrent  un nouveau type de photographie américaine de paysage. Ainsi dès les années 1970, Hernandez - comme ses contemporains Lewis Baltz et Terry Wild - devient photographe du paysage social de Los Angeles entre autres avec "Landscapes for the Homeless".

 
Hernandez.jpg"Rodeo Drive, 1984" propose une autre vision de la cité des anges.  41 images présentent les badauds sur l’artère commerçante de Beverly Hills. Les sujets semblent pris au dépourvu. Ils regardent dans le vague en attendent d’être servis, flânent ou marchent de manière décidée. Anthony Hernandez s'en fait apparemment l'observateur impartial, enregistrant les coiffures, les épaules larges et les tailles cintrées des années 1980 dans des photographies pleines de soleil californien.
 
Hernandez 2.jpgMais il ne se contente pas de documenter l’expérience urbaine. Il révèle la complexité des espaces sociaux où se distinguent des disparités économiques et des divisions raciales. Et comme l'écrit Lewis Baltz, "ce sont les vainqueurs ici qui profitent du butin de leur victoire sur Rodeo Drive"'. L'artiste ne cesse de rappeler diverses conditions sur la scène de la cité là où la lumière cache bien des ombres afin que nous restions des témoins d’une violence politique et sociale larvée.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

14:34 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)