gruyeresuisse

28/03/2020

Pierre Alechinsky "lecteur" d'Apollinaire

Apo.jpgOn sait combien la guerre bouleversa le regard d’Apollinaire sur le monde et la littérature. Elle devient un véritable champ d’expérimentation littéraire que l'auteur anticipe dans son recueil de contes "Le Poète assassiné" (publié en 1916) . Ce livre des plus innovateurs raconte l’histoire du poète Croniamantal, d’abord adulé puis lynché lors d’un mouvement de haine général contre la poésie. Dans une architecture hybride, l'écriture hétérogène mélange subversivement théâtre, prose et poésie par métissage dynamique impressionnant.

 

Apo 2.jpgApollinaire s'y fait séduisant mais parfois atroce dans ses évocations comme lors de l'assassinat du héros "un homme qui balançait un grand couteau le lança de telle façon qu'il vint se planter dans la bouche ouverte de Croniamantal. D'autres hommes firent de même. Les couteaux se fichèrent dans le ventre, la poitrine, et bientôt il n'y eut plus sur le sol qu’un cadavre hérissécomme une bogue de châtaigne". Mais il existe des passages plus drôle, comme dans ce dialogue où Macarée (parlant des morpions de l'aimé potentiel ) lance : "Ils sont couleur de lune / Et ronds comme la roue de la Fortune." Ce à quoi répond Viersélin Tigoboth : "Si vous n’craignez pas d’attraper des poux, /Je veux bien être aujourd’hui votre époux". Plus loin en "courant ainsi après Tristouse Ballerinette Croniamantal continua son éducation littéraire." avant que le poète assassiné mais ressuscité "vit qu’au ciel les étoiles s’étaient groupées (...) et formaient cette inscription éclatante :"VIVE LA FRANCE !". Apollinaire "l'étranger" finit de la sorte pour signifier un patriotisme que le pays tarda à lui reconnaître.

Apo 4.jpgCe livre est le premier texte qu’illustra Pierre Alechinsky. Ses dix-huit linogravures datent de 1948 lors de la fin de sa formation à l’école de la Cambre. L'ensemble ne fut jamais publié. Tout le travail postérieur de l'artiste y est déjà en germe. Et le créateur a compris les dimensions du texte  hirsute et parfois bien trop "oublié" au profit d'"Alcools" et des oeuvres poétiques. Pour l'illustrer le dessin se défait déjà de lui même afin de créer un mystère que nous ne pouvons comprendre parce que nous y sommes déjà  pris. Et c’est aussi parce que l'artiste ne connaisait pas encore l’image qui délivre qu'il continue encore aujourd'ui encore à la chercher.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Guillaume Apollinaire, Pierre Alechinsky, "Le poète assassiné", postface d'Yves Peyré, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2019, 136 p.

27/03/2020

Alain Clément ou la passion de la peinture

Clément 3.jpgPar ses peintures et oeuvres sur papier Alain Clément  - présent autant en Suisse qu'en France - crée des espaces giboyeux. Ils reposent sur des formes abstraites et des couleurs primaires. Proche, jadis, de « Support-Surfaces » et après une période formaliste il a mis au point des créations colorées, énergisantes fondées sur la simplicité, la pulsion du geste et sur la saturation plus ou moins importante de la toile ou du papier.

 

Clément.jpgDe grandes lignes ou surfaces colorées zèbrent et structurent l'espace de manière singulière et multiple. Par ailleurs, si le peintre va et vient entre peinture et sculpture la gravure lui permet de progresser dans ses recherches liées à l'espace et le travail des formes et de lignes.  La couleur y devient volume dans sa dimension graphique. Elle trame segmente l'espace, le nie, le force, le creuse au delà des simples préoccupations formalistes  pour accorder à la peinture un pouvoir expressif polysémique.

 

Morgana.pngLe destin de la création plastique est de redevenir ce qu'il est : la peinture n'a de sens par ce qu'elle accomplit  pour peu qu'elle ne s'égare  plus en des facultés auxiliaires de représentation et se penche uniquement sur son "miracle" (Nietzsche) pictural. Alain Clément va vers cette clarté et cette cohérence. L'imagination n'est  jamais émoussée. Au contraire. Exit l'obscur, les lignes emportent la surface en vagues. Elles s'y enfoncent comme un coin aigu mais aussi pour des danses qui ne sont pas sans émouvoir. Se produit quelque chose de joyeux et de bouillonnant là où la passion de peindre est constante dans sa volonté de déplacer ou d'exagérer ce qu'une image peut "faire" et provoquer.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

26/03/2020

Bert De Leeuw : pensée et sculpture

De Leeuw.jpgDes œuvres de Bert De Leeuw sourd une injonction vitale. La matière noble (le bronze), l'acier et le fer imposent leur majesté à des formes qui incarnent une pensée. A travers son oeuvre l'artiste pose trois questions : Comment la sculpture a-t-elle prise sur nous ? Comment l’atteignons-nous ? Comment nous touche-t-elle ? L'artiste ne résout pas forcément de telles questions mais il sait déplacer nos points de vue en inventant de nouveaux axes de ciculation du regard autour de chaque pièce.

De leeuw 3.jpgA priori fermée et statique, ici et à l'inverse, la sculpture devient un lieu ouvert. Il offre à chaque pas du regardeur qui tourne autour d'elle des  états naissants. Il existe donc une dynamique intrinsèque à cette création l’organique de la matière et le géométrique d'une abstraction se trouvent subtilement renoués, rendus à leur inséparation native.

Leuuw2.jpgA ce titre la sculpture devient paradoxalement un fleuve en pleine activité qui charrie ses propres mouvements incessants, ses propres déplacements. Et à mesure qu’elle avance l’œuvre délivre des formes toujours plus aptes à nous révéler l’essence, la qualité la plus pure et secrète de la quête de l'artiste. Chacune de ses pièces revient à extraire de ce fleuve un élément majeur, car comme le dit un autre sculpteur (G. Pennone)  "pour sculpter, il faut être fleuve". La sculpture ne deviendrait-elle pas alors et tout compte fait le lieu où nous sommes enfin capables de toucher de la pensée - même si toucher n’est pas saisir, ni posséder et encore moins maîtriser ?

Jean-Paul Gavard-Perret

L'oeuvre de Bert De Leeuw est actuellement exposée à la Callewaert Vanlangendonck Gallery à Anvers.

 

 

 

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