gruyeresuisse

07/02/2019

Francis Bacon le riant désespéré

Bacon.jpgDans ce que John Russell nomma ironiquement et avec pertinence les "énergiques barbouillages chromatiques" de Bacon perdure toujours une mémoire d'un être parfois anonyme et parfois très connu dont il renverse la dimension mythique : Leiris, Freud, Innocent X, Van Gogh, Henrietta Moraes sont là et bien identifiables ou repérables sous l'apparent effacement. Mais ces personnages, ou plutôt ces icônes, sont à la fois rameutés et escamotés afin de déstabiliser le regard et de montrer ce que ça cache. Les héros ne sont plus identifiables à leur mythologie tant Bacon gratte leurs images, et c'est bien, là autant une manière de retourner au mythe que de le retourner.

 

Bacon 2.jpgLa déformation est chez lui une information et n'a rien d'une pochade. Ses "Conversations (qui complètent celles du livre écrit avec David Sylvester) le prouvent d'autant que, "forcé" par des interlocuteurs différents, l'artiste sort de sa réserve, n'hésite pas à les contrarier. Au besoin il les mord comme il mord ses toiles par les situations limites qu'il propose. Mais s'entend tout autant son rire et son impertinence. A Duras il rappelle que ses travaux possèdent plus de sens et de force lorsque "les muscles travaillent bien". Ce qui ressemble à une pirouette est bien plus même si l'artiste feint de ne pas savoir que comme le dit Duras ses "tableaux éclatent d'intelligence". "C'est posible ça ?" lui rétorque-t-il. Mais l'affaire est entendue. De fait Bacon n'en doute pas. Mais il préfère feindre d'en rire.

 

Bacon 3.jpgA travers ces interviews (dont 3 restaient inédits en français) et qui sont enrichis de photos originales de Marc Trivier, Bacon rappelle combien dans son travail comme dans ses vagabondades existentiels, il permet à l'homme de croiser les regards mortels de Méduse sans périr et pour mieux affronter la vie. Le riant désespéré a toujours su redonner espoir à ceux qui en manquaient, à ceux qui ont osé regarder ses oeuvres, qui ont accepté de se planter devant pour, par delà le malaise premier, voir ce qui se cachait et ce qui se cache encore derrière. Celles et ceux qui l'interviewent ici le rappellent au moment où ils sont entraînés par les spasmes de rire et liberté du séducteur au regard impitoyable. Un regard de carnassier semblable à celui de Beckett son compatriote. On ne peut parler d’amitié entre les deux hommes,  mais leurs oeuvres ont bien des points communs même si l'un est de parents britanniques et l'autres d'irlandais. Ce qui change tout...

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Francis Bacon, "Conversations", entretiens 1964-1992, Préface de Yannick Haenel, Photographies originales de Marc Trivier, L'Atelier contemporain, Strasbourg, 2019, 208 p., 20 E.

06/02/2019

les ailes et les mulets - Peter Wuetrich

Wuttrich.jpgPeter Wuetrich, "Les anges du monde", Fondation Paulo Coelho et Christina Oiticica, Genève, du 8 février au 10 mars 2019.

Peter Wuetrich transforme les passants rencontrés dans divers lieux en anges partculiers. Par ses photographies prises à Londres, Madrid, Mexico City, Mumbai, Nagoya, Paris, Sao Paulo, Venise, Thessalonique, Tokyo, Yerevan et Gyumri, l'artiste poursuit ses voyages à travers le monde en installant sur le dos d'anonymes des livres ouverts qui les transforment en "véhicules" de connaissance, imagination et créativité.

Wuttrich 2.jpgCe n'est pas sans doute la partie la plus convaincante de son travail. Pour autant elle n'a rien de négligeable. Wuetrich y collectionne des images qui rendent les idées "habillables" par l'art et la photographie. La littérature s'épanouit selon un parti-pris étranger. Et il se peut que qui n'a lu aucun livre jusque là en devient le mulet. C'est un nouveau moyen d'apppeler tout le monde à lire et discourir là où la photographie comporte à la fois une fantaisie, une philosophie ou au moins une goutelette de poésie.

Jean-Paul Gavard-Perret

Moskovtchenko : le sujet et sa matière

Mosko bon.jpgD'ascendance russe par son père médecin et française par sa mère pianiste et peintre, Michel Moskovtchenko, né à Tarare imprime dès l'enfance ses première linogravures. Discret - trop sans doute - l'artiste mêle toujours le sujet à la matière, la forme au fond. Il fut et reste un des initiateurs de la "Nouvelle subjectivité" à travers ses sculptures et dessins toujours tourmentés et rugueux. Ils et elles caractérisent un langage plastique original.

 

moskovtchenko-2.jpgDes oeuvres charnières balisent un parcours initiatique au coeur de la matière avec ce qu’elle contient de douleur, de violence et d'un érotisme larvé. Même dans les oeuvres les plus petites la grandeur n’est jamais annulée : Elle se respire. Et ce parce que Moskovtchenko se demande chaque jour ce qu’il peut encore risquer dans une quête qui a horreur des répétitions dont nous bassinent les faiseurs de futile qui transforment leurs travaux en machines à sous.

 

 

 

Mosko 2.jpgEt si dans une telle recherche l’angoisse perdure elle appartient à un autre ordre que celui du risque de la dévoration. La sculpture - parce qu’elle est trajet avant d’être objet - n’est plus seulement la mante religieuse qui attaque en séduisant pour provoquer panique, effroi et dévotion. La fascination existe, mais elle invite à aucun sacrifice mais pas plus à l’adulation. Elle provoque une sorte d’abandon et de méditation. L’être peut s’engager au dedans de la sculpture comme du dessin, la pénétrer du regard. Le regardeur n’est plus réduit à une contemplation de façade. Il découvre une autre façon de voir et - qui sait? - d'échapper à ses pensées culs-de sac là où s'offrent des espaces et des vies que jusque là nous n'imaginions pas ainsi.

 

Jean-Paul Gavard-Perret