gruyeresuisse

14/12/2021

Yannick Jacquet & Fred Penelle : confrontation agissante

Jacquet.jpgNé à Genève en 1980, vit et travaille à Bruxelles. Une de ses collaborations avec de nombreux artistes l'ont amené à la création de Mécaniques Discursives au côté du  graveur Fred Penelle. Il cherche comment inverser la détérioration inhérente à nos échanges avec le monde. Son processus de création visuelle s’appuie sur des éléments structurels pour inventer un art hanté par un discours sur la fin des temps. Il invoque à ce titre des parallèles avec le travail de l’artiste belge Berlinde de Bruyckere sur les mutations de la matière vivante, les visions stellaires du Japonais Ryoichi Kurokawa, le rire sardonique de son collègue artiste suisse Jean Tinguely et ses machines des années 1960 conçues pour s’autodétruire.
 
Jacquet 2.jpgYannick Jacquet dépouille le spectateur de son conditionnement via un processus immersif. L’installation avec Pernelle essaime personnages et objets en un mélange des époques, des dessins, des douleurs, du noir, de la couleur, des images anciennes et tout ce qui s’y oppose. Le tout entre expérience de laboratoire ou du plan de connexions futures dans un labyrinthe optique., l’installation chevauche des siècles le temps déchiqueté, décomposé, perdu
 
Jacquet 3.jpegL'ensemble hétérogène reste cohérent en un tel arrangement ludique, amusant, inventif, parfois menaçant comme si nous participions nous aussi à ce mélo aussi tragique que comique. Les gravures sur bois féroces de Frédéric Penelle cohabitent avec l’art vidéo de Yannick Jacquet pour mettre à nu l’évidence de l’insignifiance du monde. De facture "absurde" cette démonstration veut venir à bout de nos "nos propres vanités mécaniques" entre deux époques : celle de Gutenberg et celle du Big
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Yannick Jacquet, "Mécaniques discursives", 2021.

13/12/2021

Nicole Eisenman : révisions des classiques et poussées de l'imaginaire

Eise.jpgNicole Eisenman and the Moderns, "Heads, Kisses, Battles", Aargauer Kunsthaus, du  29 janvier au 24 avril 2022.
 
En utilisant des références et des formes d’histoire de l’art établies qui reçoivent une   charge contemporaine, Nicole  Eisenman réussit à ouvrir de nouvelles perspectives sur des positions artistiques historiques.  L’existence humaine, les conventions sociales et les conflits, ainsi que les questions d’identité sont des thèmes de son travail. Les éléments de composition de la Renaissance, la peinture d’histoire et l’art moderne trouvent leur expression dans leur art, ainsi que les aspects contemporains de la culture pop et de la sous-culture.
 
Eise 2.jpgEn combinaison dialogique, et dans une mutuelle  relation, les œuvres d’art moderne d’artistes de renommée internationale tels que  comme Edvard Munch, Pablo Picasso ou Vincent van Gogh ainsi qu’au niveau national  les créations en Suisse d'Alice Bailly et Max von Moos  ou Co Westerik, sont dévoilées selon   de nouvelles approches. Il  ne s’agit jamais d’une simple adaptation ou d’une simple  référence. Ce qui suit est toujours une transformation innovante.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

11/12/2021

Véronique Sablery et les images "nues" de l'amour

sablery 2.jpgPar les images d'amour les corps tapissent leur pulsion. Et se reprend conscience que l'art n’est pas une chaîne de concepts mécaniques mais un fluide, une danse, une matière vive. Des formes, sortent alors pêlemêle, la question de la vie et de la mort, de la quête de sens mais aussi de la nature sexuelle. Il ne nous reste qu'à profiter du voyage. Il ne nous conduit pas au néant, mais tout au contraire, nous invite à retrouver le corps, le cœur vivant de la respiration, l'appel d’air et au don de soi.
 
Nous y sommes vides de Dieu et sexués  puisque "sexualité" est un autre mot pour dire séparation. Elle crée la distance et l’attirance, le manque et l’attrait. C’est en séparant que l’univers, chaos divisé, est devenu un jeu de forces. Certes les deux ombres du mot amour sont distantes : vide et aimantation, attraction des séparés.  C'est pourquoi Véronique sépare le vertical et l’horizontal, désigne notre corps et l’ouvre comme un livre, il nous recentre et nous réinitialise. Par de telles images s'opèrent un recommencement. Ouverture déchirante, ouverture entière. Celle qui suspend les airs sur la terre et les eaux ou qui pend au gibet des bras et des mains.
 
sablery.jpgL'artiste  réveille des forces et réinvente le mouvement. Un dieu y est parfois  embusqué. Mais  ne le dites pas. Ne le fixez jamais. Noli me tangere. Attendez qu’il vous touche. Entendez qu’il vous parle car l'amour est  le partage des souffles dans la manducation de l'air. Ce dieu se mange dans le Buisson ardent, l’Imprononçable soudain visible. L'amour ici ne se nomme non par un verbe au présent, mais par un futur « Je serai qui je serai. » L'amour est ce qui vient, plus que ce qui est... Comme s’il y avait plus de présence, de présent, d’offrande, dans le futur  du "viens" que dans la stabilité du "sois". L'amour sans rien en dire se donne (presque) trop. C' est la suppression de la pensée par les images. Elles  vont profond par effet de surface, murmurent dès qu’on les "caresse" et que s’ouvrent ses paysages engloutis.
 
Véronique Sablery capte en elles non les choses mais la grammaire de notre nature. Elle mime le mouvement même de la matière à l’intérieur du cadre comme en dehors. Elles sont un effeuillage qui signe l’acte de l’apparition.  L'artiste creuse, sait les choses avant nous. Elle nous indique comment descendre,  toucher ce qui ce qui a été vu et pensé avant nous. L'art devient un mystérieux cerveau, un savoir des ancêtres. Descendre, encore descendre. Car l'amour virevolte, sait qu’il peut non seulement nous rassembler les uns avec les autres, mais aussi nous exiler profond et très loin.
 
Sablery bonbon.jpgEn de telles images nous reposons soudain sur le temps. Non dans la cage et sur le gril des heures  mais sur le temps tout entier. Dans de tels instants, toutes les choses visibles viennent, devant nous, naissent pour la première fois, s’arriment au temps profond. Car il y a un temps vrai celui de ces instants où l'amour s'offre, donne au temps qui nous est accordé. D'autant que si le temps nous est donné, c’est parce que nous sommes offerts à lui. Il est notre portée. Pas besoin d'aide, tout se fait en secret et afin que quelque chose d’autre surgisse, qui ne vient pas de nous. Nous attendons sans pouvoir la nommer.
 
Fin d’une séparation en deux  et preuve touchée de la spiritualité de la matière par l’ouverture des images qui croisent, renversent, joignent les espaces, ouvrent le un en deux et séparent tout. L’expression "touché par la grâce" le dit bien.  Quelque chose arrive en vrai à la pensée retrouvant le profond rythme de la nature. La grande émotion est là : la grande mise en mouvement aussi. Nous sommes soudain par surprise accordés à la pulsation première. C’est un secret rythmique écrit dans notre corps. L’inversement de la mort en la vie. L'image brûle les mots, nous porte au plus intime et à la résurrection , au plus profond de nous. C'est l'image la plus profonde, la plus "nue".
 
Jean-Paul Gavard-Perret

10:56 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)