gruyeresuisse

29/12/2020

Jacquie Barral : la diablesse est dans les détails

Barral BON.jpg

 

Grâce à Jacquie Barral les farces animalières d'Eric Chevillard et les pensées spéculatives de Pierre Bergougnioux se révèlent par le biais d’une ponctuation esthétique d'un ordre caché du monde que les mots n’ont pas réussi à épuiser. Repoussant l’ordonnancement classique des images, la plasticienne vestale chevauche bien des césures pour éluder ce qui reste empreint des mesures du logos

 
 
 
Barral.jpgDès lors, en avant la musique. Dans sa diversité l'oeuvre est toujours vive, incisive, prégnante. Soudain par de telles interventions, poussent des ailes au langage parfois diluvien. L'artiste les greffe sur son omoplate ou en plein coeur à croire que l'amour à  peine chrétien des textes nécessite plus qu'une seule vulgate d'imagerie pour rendre aux mots de chaque tribu  une consistante qu'ils n'auront jamais.
 
Barral 2.jpgJacquie Barral ne fait pas de ses interventions de simples symboles parmi les symboles. Elle sait jouer de glaçantes épures comme des lueurs d'incendie. Soit pour atténuer certaines éruptions volcaniques d'âmes aigres,  soit pour réchauffer des "paroles gelées" chère à Rabelais. Libre le dessin encercle les murailles du dire par un jeu graphique où semble s'entendre des voix soudain prises de vertige grâce aux élancements plastiques d'une créatrice qui met au besoin le bas en haut et la diablesse dans ses détails.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Jacquie Barral, "Zoologiques" avec des illustrations de Philippe Favier et texte d'Eric Chevillard, "Le corps de la lettre", texte de Pierre Bergougnioux. Les deux chez Fata Morgana.

28/12/2020

Les arbres de vie de Yehudit Sasportas

Saporta 3.jpgTenter de s'approcher de l'œuvre de Yehudit Sasportas revient à glisser dans les images faussement naïves et premières où remonte une histoire faite de failles mais aussi de présence obstinée. Une telle figuration fait deviner l'annonce  d’un éden toujours possible : elle désigne et dessine néanmoins l'écart qui nous en sépare. L'arbre  devient la sentinelle des songes ; il engage à la course folle du lièvre et de la tortue. Quelque chose nous dépasse à l'épreuve du temps.

 
Saporta 2.jpgAutour des arbres puissants louvoie une forme de discrète volupté drapée de noir. L’artiste crée ainsi des abîmes par le compact et le fragment, elle fomente la dispersion et l’ordre pour maintenir le mystère de ce qu’il en est de la vie  symbolisée par les "corps" des arbres dans lesquels jaillissent un dynamisme énorme et un sentiment de mystère. Ils ouvrent à d’autres niveaux de réalité un peu à la manière des mystiques qui savent que pour atteindre un certain degré de concentration mentale il faut parvenir à devenir disponible avec une conscience déjà préparée à de telles présences.
 
Saporta.jpgRestent  donc  un seuil d’égarement, une errance car en un tel jeu de formes surgissent des équivalences existentielles de ce qui n’est que montré mais qui nous échappe. La fixation devient un déplacement dans la forêt des songes.  Yehudit Sasportas par ses oeuvres au noir touche une présence primale pour échauffer l'âme. Soudain la conversion est possible à qui veut faire l’effort de plonger dans de tels miroirs. Un ineffable parle et - qui-sait ? - nous caresse un peu. C’est pourquoi ces images suggèrent un grand "désordre" sauvage  qui demande  à "l’imagination morte d’imaginer encore" (Beckett).
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Yehudit Sasportas, "Liquid Desert", Sommer Gallery, Tel-Aviv

24/12/2020

Ella Walker et les portraits énigmes


Ella.jpgElla Walker mélange les cultures, leurs mythes et les systèmes de représentation. Son travail devient une méditation et une exaltation unissant un mouvement de dilatation à celui de la concentration. Se lient l’infime le spectaculaire et le spéculaire dans un post expressionnisme  et surréaliste - jusqu’au leurre de tout effet de remise figurale. C’est en cela que son oeuvre fascine  puisqu’elle réunit les contraires en une harmonie où il s’agit de s’abîmer dans une extase ambiguë.

Ella 2.jpgSurgit un  espace particulier où le voyeur recherche plus son âme qu'un réservoir de fantasmes. Ella Walker fait en ce sens, du spectateur, un "névrosé" d'un genre particulier. Ma névrose est ici non pathologique mais saine. Loin d'une signification incestueuse à la jouissance de l’Autre, le regardant que façonne l'artiste se met " dans la conséquence de la perte"  selon la formule de Lacan à travers des images qui signalent l’inconsistance, l’inexistence du monde tant leur signifiant devient équivoque. 
Ella 3.jpgMais cette vision d'œuvres désamorcées de leur sens premier permet d'en jouir mentalement et dans l’imaginaire,  puisque ces images détournées sont tout à fait réelles et possèdent des effets de réel perverti. Nous pouvons  parler à propos de telles œuvres de  "disapparition" (selon la formule de N.J. Woo) au coeur d'une écriture plastique qui  fait  des images que nous connaissons des figurations "inconsistantes". L'oeuvre fait de l'univers de la représentation traditionnelle une marge ou un hors-lieu. L'imaginaire s’accordant au réel de la jouissance, l'écarte d'une jouissance du réel tel qu'habituellement il est donné à voir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ellla Walker, Huxley Parlour, Londres.