gruyeresuisse

22/12/2021

Retour à Montréal

Gosselin.jpgIci pas de sonnette pour annoncer le dernier départ mais juste un "bip" pour souligner moins mon arrivée que mon passage. Je n'avais même pas remarqué au milieu de mes sornettes que les chiens étaient devenus ici interdits de séjour. Le cortège de leurs aboiements ne nous accompagne plus jusqu'aux immenses baies vitrées. Plus rien ne se dit tant la foule me percute de plein fouet comme le vif d'un scherzo -  troppo et troupeau. "C'est ça" aurais-tu dis si tu ne m'avais pas quitté pour retourner à Montréal. Mais il est vrai que je t'avais saoulée par une certaine absorption familiale. Je n'ai pas su m'en dégermer comme on le fait des patates. C'est seul que désormais j'arpente les saignées de la ville. J'ai parfois l'impression moins de m'être trompé d'époque que de l'avoir ratée. Tous ceux que je croise désormais il faudrait les rencontrer autre part. Comme toi d'ailleurs. Et ton "chriss" accent québécois. Il m'apprenait à entendre les mots plus qu'à bien les comprendre. Je découvrais enfin le vrai sens du langage comme autant de coups portés à la réalité de la ville. Tu lui donnais par tes paroles une beauté qu'elle n'a plus. Comme elle je les pénétrais d'instinct et je tente de les retrouver au milieu du brouhaha. Mais me voici désâmé mucho là où il n'y a plus que jurons à leur place dans ces obligations de traversée du matin et du soir. Gosselin 2.jpgToi tu savais regarder la messe à la télévision en me promettant le mariage et une progéniture adéquate. Ne reste dans la ville qu'un office de funérailles. Je fais avec comme tous les citadins et les banlieusards. Je marche. Il y a des couloirs et des couloirs. J'y avance comme au hasard en une fidélité notoire à qui je ne suis pas. Et cela si loin, si loin d'où tu es, d'où tu vas. J'aurais bien voulu canevasser notre vie, la quadriller avec autant de prévoyance que tu en eus pour moi. Que reste-t-il de tout ça ?  Du lundi matin au vendredi soir le temps passe en un cortège là où le ciel ne se voit pas. Aux personnages de mon film lent où tout le monde s'active, de ce film rapide où je traîne mon squelette en dérive, il manque désormais l'actrice principale. Il n'y a que des clowns semblables - à défaut d'être frères - autour de moi. Leur emprunter la force et le courage en te rêvant en ton pays natal.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(Oeuvres de Claire-Marie Gosselin)

21/12/2021

Les entailles de Dominic Michel

Dominic.jpgDominic Michel, Manor Art Award 2022, Aargauer Kunsthaus, du  29 janvuier au 24 avril 2022.
 
Dominic Michel (*1987 à Klingnau) est le lauréat du Manor Art Award 2022, l’un des prix les plus importants pour l’art contemporain en Suisse. Le prix est lié à une exposition personnelle au Aargauer Kunsthaus où il donne une belle déclinaison de son alphabet plastique
 
Dominic 2.jpgMichel  y présente objets, vidéos et installations. Ces oeuvres illustrent que les objets et les lieux sont fortement dépendants du contexte et, par leur transformation du contenu, indiquent de nouveaux niveaux de sens.
 
Documentariste à sa manière Michel donne toujours une dimension sociale à ses travaux. Mais c'est comme si d'une œuvre à l'autre il cherchait à nous faire signe en entretenant une relation native pour atteindre un point premier, indestructible, visible par-delà le réel là où l'imaginaire du plasticien  crépite dans son inspiration profonde.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

20/12/2021

L'opéra des gueux de Kristell Loquet

Loquet.jpgCertes Kris­tell Loquet évoque ici cer­tains de ses sou­ve­nirs d’enfance avec le rôle que ses défunts occupent encore dans sa vie. Pour autant un tel discours n'a rien de passéiste même si l'auteure opère la résurrection des siens avec un sens absolu d'une prose aussi poétique que descriptive (lorsque le besoin s'en fait sentir).

Se retrouvent donc sa verve et son humour moins gratuits que certains pourraient le penser. Que les femmes soient rares mais que les hommes s'en plaignent n'est pour elle ni une sinécure ou du cinéma muet. Et  si alors surgit l'état de "fumelle" (l'auteure pensa que l'un de ses ancêtres avait inventé ce terme pour elle)  c'est pour mieux jouer de la langue dans diverses équations dont femelle et fumiste deviennent le x et le y. Mais pas forcément des inconnues.

Loquet 2.jpgEt comme Kristell Loquet l'affirme c'est la bonne manière - plutôt que de "se casser la margoulette" - de rechercher sous les mots de la tribu officielle ceux de sa propre engeance. En elle tout est bon : le cochon et la charcutière, et jusqu'aux cadavres des cimetières dont Daniel Dezeuze par ses dessins anime en folles haies les feux follets.

Jean-Paul Gavard-Perret

Kris­tell Loquet & Daniel Dezeuze , L’Aumaille, Edi­tions de l’Atelier Contem­po­rain, Stras­bourg, 2022, 128 p., 15,00 €.