gruyeresuisse

23/10/2020

Paul Paillet "pyromane"

Paillet.pngPaul Paillet, "fascination for fire", Centre d'Edition Contemporain, Genève, du 18 septembre au 11 décembre 2020.

L’exposition personnelle de Paul Paillet est nourrie de multiples références qui s’entrecroisent et se superposent pour créer un ensemble de divers éléments dont des sculptures et une pièce murale en porcelaine, un journal, une radio et une publication. Chacun révèle plusieurs indices culturels et personnels au sein d'une scénographie ironique. S'y construit un ensemble largement autobiographique avec en conséquence des retours sur l’adolescence de l’artiste, ses aventures au sein glissements sémantiques qui, de l’intime, passent vers des implications plus générales et engagées.

Paillet 2.pngPar exemple une tasse, quelques cuillères, un journal et une radio avec une musique du matin suggèrent à prori un petit déjeuner. Mais le montage rappelle des souvenirs et souligne les abîmes  entre un vécu et la société telle quelle est dans ses incohérences et ambiguités. Il y a sur la porcelaine blanche du passé des motifs en relief de flammes, d’éclairs ou de fleurs au dessin élégant mais qui suggère que la production de ces objets est bien différente que la douceur et la sérénité induite à l'origine. Existe aussi dans un format surdimensionné la réplique d’une petite cuillère à café en plastique proposée dans les années 1970 par McDonald’s. Elle fut célèbre à l’époque parce que les dealers de cocaïne en avait fait le moyen de doser leur marchandise. Elle devient le signe d'un marché encore plus puissant que celui de McDo (qui dût la retirer).

Paillet 3.jpgCette scène quotidienne est accompagnée aussi d’une bande sonore discrète, provenant d’une radio bricolée (la Tin Can Radio (1965) du designer Victor Papanek) qui diffuse "Wings" du boys band coréen de K-pop : les BTS. Cette radio ultra-basique a été utilisée par l’UNESCO pour faire sortir certaines populations de leur isolement, en Indonésie notamment. Le but humanitaire véhiculé par ce petit émetteur est là encore ironisé par l'artiste. Il y mêle les utopies des années 60, l'hygiénisme, un caractère futuriste et surtout un esprit alternatif qui souligne les ambiguités de produits qui exploitent la crise identitaire adolescente pour un profit commercial.  Paul Paillet "image" de la sorte les ambiguités et les coyances dun monde occidental qui sous couvert de faire scintiller une vie parfaite crée des diktats en ses produits maketing. Ils font feu de tout bois et de toute bonne cause.

Jean-Paul Gavad-Perret

22/10/2020

Les épures de Silvia Bächli

Bachli.jpgSilvia Bächli, Skopia, Genève, du 31 octobre au 19 décembre 2020.

Silvia Bächli poursuit avec une obsession de la perfection sa hantise de l'entrave dont elle veut libérer ses œuvres. Comme si elle voulait réparer le trauma d'une époque qui croule sous les images. Celles-ci, répulsives ou attirantes, entraînent vers un lieu d'enfermement, d'impossible séparation entre le réel et sa représentation et un blocage de l'imaginaire.A l'inverse les épures de Silvia Bächli permettent de penser l'être, son rapport au réel en une concentration source de "simplicité" - ce qui reste le plus difficile dans l'art et qui demeure l'apanage des grands maîtres.

Bachli 2.pngL'économie minimaliste entraîne paradoxalement vers une utopie de la vision. D'où la nécessité de cet échange entre la réalité et l'image ainsi que l'intensité d'une attention à l'espace par ce qui devient chez la créatrice une "méthode" de construction qui fait abstraction des idées reçues et de toutes conventions.

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Silvia Bächli met à nu le monde en des opérations "expérimentales" mais qui ne renoncent en rien à la recherche et l'expression de la beauté. Dans le "peu" celle-ci devient convulsive. L’œuvre offre en conséquence une vision beaucoup moins taciturne qu'ardente et apaisée. Les couleurs - le plus souvent pâles - et les formes parcimonieuses procurent des émotions lancinantes voire une forme de sidération par les interrogations qu'elles suscitent.

Jean-Paul Gavard-Perret

21/10/2020

Quand Charles Husser se met à table

Husser 3.pngCharles Husser, "A table", Espace L, Genève, du 31 octobre au 5 décembre 2020.

Fils d’un père peintre et d’une mère plasticienne, Charles Husser est donc né dans l'art même si - en sa période adolescente critique - il cherche une technique parallèle : le graffiti. Il crée un collectif d’artistes- graffeurs qui laissent leurs fresques chez des particuliers et dans des lieux publics. Redevenant "sérieux" (sic...) il rentre à l’Ecole Supérieure de Beaux-Arts de Montpellier mais il s'en fait renvoyer presque aussitôt. Ce qui ne l'empêche pas à persévérer dans la peinture et il investit les rues de Montpellier entre 2009 et 2010, pour y accrocher ses peintures afin que les passants se les approprient.

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Il part ensuite à Santiago du Chili où̀ il réalise divers projets artistiques. De retour en France en 2011, il peint de manière compulsive et se met en quête du support adéquat qui le libérerait de la toile. Le bois devient son médium. Il le façonne avec son nouvel outil, une tronçonneuse pour son travail de sculpture sur bois avant qu'il ne revienne à la peinture dans un travail de plus en plus abouti comme en témoigne l'exposition.

 

Husser.jpgL'artiste rend à la peinture à sa fonction d’amour du vivant et donc contre la mort par qui toutes les choses - sauf la peinture - en nous sont fragiles. Celle-ci reste pour l’homme désirant le banquet dont il rêve afin satisfaire en lui l’affamé. Les oeuvres font passer de la peur à la quiétude et au rassasiement. Le vaginal n’est plus ce que Quignard nomme dans "La nuit sexuelle", "le louche et le glauque" mais le transparent et le lumineux. Tout est soudain offert, ouvert par fragments. "Du" secret accouche. Au "velate" (le voilé) fait place le sans voile (le "revelate").

Jean-Paul Gavard-Perret