gruyeresuisse

02/01/2018

Agustina Puricelli et les fruits de la passion

Augustina.jpgSi pour Georges Steiner « les arts sont enracinés dans la substance, dans notre corps humain », celui-ci peut s’agrémenter de ce qui l’alimente et qui devient un élément ou ingrédient de plus dans l’imagerie érotique. La nourriture parcourt la nudité en tant que pèlerin d’un jeu et comme vecteur de processus de transformation à l’aide de son modèle Daiana Lopez De Vincenzi, nana à l'ananas ou aux groseilles sur le gâteau.

 

Augustina 2.jpgPeut alors se comprendre une dérive à la notion « de corps au-delà des corps » élaborée par Didi-Huberman dans sa théorie sur la dissemblance de la figuration. Elle donne aussi une nouvelle forme au « corps glorieux » à la fois objet et sujet des nourritures terrestres. Prune de Cythère le corps nu devient tout autant compotier ou assiette. Bref le couvert est mis pour une fête dionysiaque.

Augustina 3.jpgAgustina Puricelli n’en fait pas pour autant un fromage même si le regard se paie une bonne tranche de sucres lents ou rapides. Le jeu semble plus important que la partie qu’il engage en ce qui tient d’une forme de schizophrénie et du rêve bien éveillé. A l’image réaliste pour qui une "table est une table", l’artiste argentine propose une vision à caractère symbolique. Elle permet néanmoins non de consommer mais de consumer le langage iconographique conventionnel.

Jean-Paul Gavard-Perret

26/12/2017

Max mon amour – Vincent Flouret

Floret 3.jpgPar l’entremise de Max son toutou un rien chic et patient, Vincent Flouret a eu l’idée de rendre hommage à des photographes célèbres par leur style : Avedon, Lindbergh, Richardson, Bourdin, Jean-Loup Sieff, Pierre et Gilles, etc., sont revisités de manière farcesque et pertinente en cette « monumentation » canine.

 

 

 

 

Floret 2.jpgLa vie de chien prend une perspective libératoire là où le toutou remplace l'égérie. C'est sans doute moins érotique (sauf sans doute pour les zoophiles…) mais cela crée une manière de mettre de la distance dans le regard voyeur. Il ne peut plus être par de tels portraits en quête d'un double. Celui-ci perd son visage ou pour le moins ce n'est plus le "bon". Narcisse n'est que museau et papattes.

La forme animale garde néanmoins la capacité de devenir un lieu de l'art bien au-delà de la caricature. La stature anthropomorphe en prend pour son grade mais sans le moindre cynisme. Les porte-empreintes de nos images créent d'autres hantises : elles sont drôles. Là où soudain ce n'est plus Vénus qui est à sa proie arrachée mais le voyeur.

Flouret.jpgD’une de ses "mains" le photographe tend un miroir, de l’autre il le retire. Cette approche suscite le soupçon. Le miroir est le lieu brisé du simulacre. S’y laisse sinon la proie pour l’ange, du moins la bête pour otage. Max devient le vecteur de la vision remisée et de l’aveu contrarié. L'alliance "psyché-délice" se transforme en "psyché-délire" qui ne manque pas de chien.

Jean-Paul Gavard-Perret

12/12/2017

Les sanctuaires de Curtis Santiago

Santiago bon.jpgCurtis Santiago, Galerie Analix Forever, Genève du 14 décembre 2017 au 14 février 2018.

Barbara Polla présente la première exposition en Europe de Curtis Santiago. Né à Trinidad, l’artiste canadien développe  des recherches multimédias étendues jusqu’à la musique et la performance. Il est reconnu pour ses « boîtiers » et ses peintures pop art et art brut. Ses peintures trahissent l’influence de Basquiat et des artistes autodidactes. Comme pour eux l’art est pour lui un moyen de montrer le monde tel qu'il est mais le caricaturant, le grossissant ou en le réduisant. Ses images hybrides sont nourries par le mouvement des « cultural studies » et sa mise en exergue de toutes les minorités.

Santiago.jpgA travers les dioramas des séries « infinity » Santiago scénarise le monde sur une échelle la plus réduite possible. Ces représentations sont positionnées dans des boîtiers de poudre, de bijoux ou de cigarettes et autres boîtes à musique. Ce choix n’a rien d’anodin et propose une médiation particulière d’un genre volontairement « pauvre ». Néanmoins les scènes les plus larges ou violentes trouvent là un caractère « précieux » même si l’artiste ne fait pas dans l’orfèvrerie. A mi chemin entre la miniature et une forme de recup-art il n'est pas question dans cette modélisation de transformer les images en objet de porcelaine.

Santiago 2.jpg"Porter" sur soi de tels colis fichés devient possible sans pour autant les réduire à  des colifichets.  Les "sculptures" peuvent être considérées comme pense-bêtes où surgissent des détails « réalistes ». Les ensembles baignent dans une atmosphère glauque  ou violente. Une parodie grotesque, macabre ou sublimée touche au pouvoir mystérieux que l’art possède de réinventer le monde et de souligner ses tares ou ses luttes. Le spectateur demeure fasciné par un tel changement d'échelle : la réduction devient un spectacle quasiment intérieur. Surgit en conséquence une nouvelle version de l'esthétique la plus profonde, cachée et "sacrée". A savoir l'"intima spelunca in intimo sacrario". On n'est rarement allé aussi loin, plus profond en  de tels  « sanctuaires». Ils sont ici plus humains que religieux.

Jean-Paul Gavard-Perret