gruyeresuisse

15/06/2021

Rue sous l'eau

« on imagine une femme, on découvre un vaccin » (Louise Bourgeois)
 
Foissey.jpgCorbeaux noirs dans le ciel de Van Gogh. Murs jadis étincelants de Giotto. Fonds de Van Eyck. Et de petits Brouwer. Tendre route. Verre trouble. Violettes incertaines et démarche effacée. Impondérable sommeil. Noirs lambeaux qui flottent. Baudelaire n’est pas loin. Son haleine de morphine et les draps linceuls d’un hôtel belge nébuleux d’hiers et parfois de demains. Sa force perdue entre deux portes : Qu’en ferait-il aujourd’hui ? Douleur n'est que berceuse. Le corps a capoté. Le corps, enfin  le truc.  Alors vous pensez. Imaginez le reste sans que raison s'en mêle. Mais abréger le pipeau, juste répéter les formules, ressasser les sornettes afin que les autres puissent dire encore : "il a de la bouteille". Mais ne pourront jamais dire combien. Le monde est plus une ivresse qu’une représentation. Cependant il n'y a pas de cuite exceptionnelle. Il n'y a pas de cuite du siècle. On finit toujours par boire avec dégoût, par superstition, être ignoré et fui comme la peste. L'alcool ne relie pas, pas plus qu'il ne conserve. Mais cesser de boire ne soulagerait pas la colère. C’est donc un mal nécessaire.Foissey 2.jpg Une fois débarrassée de moi, mon amoureuse reprendra une vie entière. Personne ne connaîtra, comme moi son mérite. Mais je ne changerai pas. Parfois quelques pas en forêt. Rochers, ruisseaux, fougères. L’hallali du lilas a déjà résonné. Font chorus quelques cris sans thème. Seul ancrées dans la nuit deux angéliques mélangent leur protubérance. Mais cela semble une aberrance pense l’abbé rance qui vient prier en grandes pompes vernies ses saintes tremblantes avec la cendre de fleurs dans ses yeux pervenche. Sentir venir à petits pas le terme. Avant de s'endormir boire le bleu du ciel mais à ce point il n'en reste plus rien. Justes quelques éléphants le traversent. Nul ne pourra dire combien. Douleur n'est que berceuse. Il n’y a plus de plainte.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

Photos de Marine Foissey

15:02 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

13/06/2021

Lit et ratures

suisse.jpgEcrire m'assomme tellement que mes alignements d'une vacuité crasse ont pour  seul mérite de m'endormir  jusqu’au lendemain matin. Raccourci ou allongé le pensum garde le même effet : il ne me rapproche pas du signifiant mais du sommeil.
Chaque nouveau texte est plus inachevé que le précédent. C'est sans doute ce qui permet à mon blabla de se  poursuivre. Mais seule la suppression de mes récits dans la corbeille à papier est vraiment signifiante. Je peux alors remarquer mes qualités d’observation en son creux. En ce sens, de distinction je ne manque pas. Ce qui déplaira à ceux que Derrida - bûcheron de plaisanteries de derrière les fagots - séduit. Les miennes relèvent, contrairement à lui, moins de la glose biblique que du glouglou ou du gargouillis. Reste à m'endormir le soir tel que je le fais. A savoir comme un roi. Ou une brute qui écrit par une inadvertance notoire et dans l’esprit transitoire. Cela permet de vivre une éternité provisoire. Sous le signe du sommeil, ce qui me reste de raison engendre des monstres. Qu'on se rassure : à peine écrits ils finiront aux aussi au panier.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Peinture de Claudia Brutus.

12/06/2021

Religieuse amante

Brutus.jpgL’aimée ne veut pas que son amant dorme - entendons : s’abandonne à des songes où elle n’est pas partie prenante de son existence. Le vrai amour possède donc en lui le paradoxe de la nuit blanche : il faut arracher à l’autre sa possible absence. L’aimée veut être plus que le souvenir d’hier et l’illusion de demain. Elle veut être un désir présent qui ne veut pas que l’amant trouve le sommeil et abuse d’images. Pour elle celui qui dort non seulement ne l’aime pas mais la trompe avec des images. Il est un inconstant et doit demeurer dans ce que les Chinois anciens nommait la Nuit Originelle : celle où le sommeil est interdit, celle qui rappelle que l’amour n’est pas un songe et l’aimée un fantasme, celle où l’amante refuse que l’autre vive d’une autre vie et que sa sexualité s’évanouisse dans le sommeil. L’amour n’est donc pas réparateur. C’est l’animal-maître, l’épreuve humaine. Blanc est le souterrain nocturne de l’aimant tandis que l’enfer définit le sexe de l’aimante. Motus et bouche cousue tous deux plongent dans les flammes pour garder leur secret en leur lune de miel, dans la conjonction crue et vaginale de leur unité qui induit le voyage éternel et la conduite forcée du transport amoureux.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Peinture de  Claudia Brutus