gruyeresuisse

03/07/2019

Par la voix des pierres : Alexandre Chollier

Chollier.jpgAlexandre Chollier, "Autour du cairn", Editions Héros-limite, Genève, 2019, 192 p, CHF 19,60.

Le cairn (mot d'origine celtique), est un amas artificiel de pierres placé à dessein pour marquer un lieu particulier. Ce type de tas se trouve la plupart du temps sur les reliefs, les tourbières ou au sommet des montagnes. Ce terme est souvent utilisé en référence à l'Ecosse mais il peut comme le fait Chollier être utilisé dans d’autres lieux. Autour de lui le poète genevois multiplie les points de vue. Il mélange dans ce but des repères et analyses anthropologiques, philosophiques et sociologiques et de nombreuses références. Le tout est rythmé par les dessins de Marc de Bernardis – peintre amoureux de la montagne et à l’origine de ce livre qui convoque lieux,  récits des philosophes et  poètes qui ont fait résonner la "voix" des pierres : Édouard Glissant, Jean Giono, Maurice Chappaz ou Roger Caillois bien sûr.

Chollier 2.pngLe cairn devient parfois une silhouette et ses divers noms sous divers cultures  créent un monde où l’humain et le non-humain deviennent solidaires : "galgal, clapier, montjoie, monticule, murger, tumulus, castelet, champignon, garof, segnavia, ometto, uomo di sasso, mound, Steinmann, Steinberg", etc., etc.. Les ensembles des pierres et des mots qui les définissent  créent un tout de l’Himalaya, aux Alpes en passant par la Laponie et les sentiers des territoires celtes ou des Indiens d’Amérique.

Chollier 3.jpgChaque Cairn devient une borne, un repère. L'amas reste toujours en danger d'écroulement. Mais cette œuvre collective est en constante transformation. Elle résiste au passage du temps parce qu’il est fragile, changeant et reconstruit perpétuellement. Alexandre Chollier crée, en géographe et écrivain, une reconstruction du monde. Des décombres de pierres en guingois il fait d'exquises et étranges schizes où le monde respire. Existe un contre-temps du monde dans cette orchestration plurielle et intense. Dans ces "incairnations" l'être vit au centre de lui-même et du monde. Il y est plus ou moins calé.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/07/2019

Quand Alvin Lucier ouvre l'horizon sonore

Lucier.jpgAlvin Lucier, "Notes sur la musique expérimentale", traduction Vincent Barras, Christian Indermuhle, Thibault Waltrt, Héros-Limite, Genève, 2019, 272 p., 22 E..

 

Le compositeur Alvin Lucier fait partie des compositeurs américains qui ont révolutionné la définition même de la musique. Dès les années 60, il explore les propriétés naturelles du son en lien avec l’espace. Il s’intéresse aux phénomènes de la résonance et de l’interférence. Avec Robert Ashley, David Behrman et Gordon Mumma, il fonde la" Sonic Arts Union" en 1966, enseigne à la Wesleyan University du Connecticut, enregistre une vingtaine d'albums et son oeuvre continue à être jouée et inspire de jeunes créateurs.

Lucier 2.pngLes éditions "Héros-Limite" permettent la publication en français  de son livre majeur. "Musique 109" propose un panorama fléché de l'expérimentation musicale.Lucier retrace les parcours de John Cage, Steve Reich, Terry Riley, Pauline Oliveros ou Philip Glass entre autres. Il permet de comprendre comment ces artistes ont fait de cette époque un moment clé de l'histoire de la musique, un peu comme les expressionnistes américains ont métamorphosé la peinture.

Lucier 3.jpgAlvin Lucier passe en revue les données de l’indétermination, du minimalisme, de la musique électronique ou encore les innovations radicales comme celles du "piano arrangé" ou des recherche de Nancarrow. Il est ici un "vulgarisateur" (au sens noble du terme) : ces textes issus de la retranscription de ses cours forment une somme importante et parfaitement fluide. Lucier sait y être badin au besoin avec un sens astucieux de l'anecdote afin de rapprocher la musique savante du commun des mortels.

Lucier 4.jpgL'auteur prouve comment la pulsation de vie bat la chamade de manière inédite par mutation de la mesure et de la syntaxe sonore. Elle s'ouvre à des bouillonnements sourds. Soudain la musique connaît ni intervalle ni dénotation, ignore le phrasé et le distingo. Elle semble couler de source pour faire éprouver de nouvelles émotions et interrogations. Il arrive que là où nagent les notes leurs dents sont prêtes à scier les cordes qui nous retenaient aux balances du passé et aux harmonies établies.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/06/2019

La ballade du pendu de Laurent Cennamo

cennamo.jpgLaurent Cennamo, "A celui qui fut pendu par les pieds", Editions La Dogana, Genève, 96 p., CHF 29, 2019

 

Laurent Cennamo a le mérite ou l'inconvénient d'être Suisse. Or, pour la critique franco-française, les helvètes semblent une tribu aussi éloignée de Paris que les îles de la Sonde. Dès lors ses écrivains sont souvent sinon ostracisés du moins oubliés. Pourtant le poète genevois Laurent Cennamo n'est pas n'importe qui. Les éditeurs de La Dogana l'avaient déjà remarqué et encouragé la publication de "Rideaux oranges" en 2011 par les éditions Samizdat. Après ce premier recueil, que la figure de la mère hantait, et avec «Soleil Noir» (Ed. Bruno Doucey, 2018) l'auteur revisitait son passé par l’usage du fragment. Et ce pour revenir sur des points aussi saillants qu’infimes.

Cennamo 2 bon.jpgSon nouveau livre est aussi intime que le précédent mais il  désarçonne encore plus par ses fantaisies verbales. Cennamo évoque découvertes, fascinations, échecs qu'il éprouva et qu'il a décidé d'éprouver encore. Exit donc la simple recherche du temps perdu. Il s'agit de jouer les enfants acrobates et ce pour une raison majeure : « À celui qui fut pendu par les pieds / miraculeusement l'âme est rendue ». En dépit des apparences du titre, la vie est donc sauvable et la vie solvable. Il suffit d'un peu de hauteur fût-ce tête bêche pour que l'amour soit un plat tonique. Les petites choses de l'existence firent qui le poète reste, ils font encore ce qu’il devient. Un mot, une œuvre, un visage, une rue retraversent sa vie en une suite de «laisses». Le poète propose ses moments délicieux et les sensations qu’ils offrirent. Elles demeurent intactes sans qu’une telle évocation crée une déception par le fait du temps révolu.

Cennamo 3.pngMais au besoin il existe d'autre "entre mais". Cela permet de flotter sur le Lac Léman comme dans des nuits obscures où chacun peut jouer au tarot et s'emparer de la lame du pendu qui symbolise tout aussi bien l'abnégation, le désintérêt pour les choses de ce monde, l'altruisme, le renversement, la libération par le sacrifice - ce qui est un comble pour qui se mêle aux jeux d'argent. Avec un lyrisme contenu et une admiration non feinte pour Saint-John Perse, le poète avance dans sa quête à travers des courants alternatifs du temps. Il le fait savourer en ce qui fut dans des haillons comme dans les images de Morandi. Un flot d’extases sommaires crée la salvation de nombreuses lueurs d’émotions, de corps, de lieux où l'Italie n'est jamais oubliée telle une fresque sauvée des murs du temps passé et dont l’auteur présente bien plus qu'en un simple musée.

Jean-Paul Gavard-Perret