gruyeresuisse

03/03/2018

Barbara Polla : Le don d’e-reine

Polla.jpgA n’en pas douter Barbara Polla étend le cercle de sa famille pourtant riche en femmes. Sa Rebecca est donc un peu elles un peu une de ses filles mais dans le genre cybernétique et troisième dimension. Son nouveau bébé séductrice haut de gamme a de quoi tenir de sa maternelle engeance. Aussi bien sur ce plan que de ses capacités intellectuelles. Etant bio-informaticienne - d’un genre avancé puisque sa science permet de donner vie aux ordinateurs, aux personnages clonés dans les ordinateurs, et aux robots eux-mêmes - elle suit d’une certaine manière les traces maternelless.

Aussi brillante que sa génitrice, sa présence met le feu aux fantasmes masculins comme à leurs neurones lors du « 3ème Congrès international de Bio-informatique du XXIe siècle » de Ravello. L’e-fée, rappelle que le cerveau et l’ordinateur ont des structures bien différentes (d’un côté une certaine logique, de l’autre un amas spongieux) et qu’en conséquence - le ribosome constituant un « relais entre le noyau de la cellule, où se loge l’ADN, et la cellule elle-même » - il suffit pour intégrer la vie dans un ordinateur de s’inspirer du vivant. Comme l’homme sweet homme l’ordinateur doit apprendre les langues, la traduction et la poésie. Dans les deux premiers cas cela semble assez facile. Mais l’auteure farceuse pourrait laisser penser qu’avec la poésie tout risque de se compliquer question matière programmée. De fait ni le lecteur ni ceux qui assistent à la conférence ne peuvent se douter que la partie est quasi jouée...

polla 2.jpgLes femmes chez Barbara Polla non seulement sont sexy mais ont du répondant questions neurones et stratégies. Et Rebecca ne déroge pas à la règle. Autant par goût pour le sexe dit fort (elle adore chez l’homme son membre, sa force physique, sa capacié de pénétration – voire plus si affinités…) elle s’est implantée capteurs et puces jusque dans les parties les plus cachées de son corps, celle que la morale genevoise interdisait jadis de citer. Moyen pour elle de se faire une plus juste idée de qui ils sont, de cloner leur (bel) attribut viril puis le toutim. En parallèle elle transforme les ordinateurs en êtres vivants par intrusion - en lieu et place du système binaire 0-1 - du code ADN. Les voilà capables d’écrire de traduire, d’aimer, et de le dire grâce à la poésie que la mistigrite mystificatrice a inoculée en eux.

Bref entre l’homme et la machine la différence ne semble pas plus épaisse qu’une feuille de cigarette (lorsqu’il était encore possible de fumer). Quant aux capteurs intimes de Rebecca ils consignent sa vie cybernétique, rentrent dans l’autre pour se convaincre de la persistance d’une matière organique. Reste deux question subsidiaires (ou presque…) l’homme-machine qui s’annonce sera-t-il pénétrable ? Aura-t-il de la « matière » ? Apparemment tout semble pouvoir fonctionner et la vie affective, morale et mentale semble plus aisée. Grace à la fée cyber et à l’imbrication de la génétique, de la bionique et de la biochimie les concepts de créativité, d’amour et le libre arbitre deviennent des plaisanteries ou des commodités de la conversation qui prouve à posteriori que le cerveau ne commande rien mais « accommode et complique ». De quoi retourner Descartes et Kant dans leur tombe.

Mais Rebecca ignore les cercueils : mourant deux fois chaque fois elle trouve le moyen avec la technologie qu’elle a peaufinée de reprendre le fil de son histoire mais pas forcément en lieu et place où elle l’a laissée. Il lui suffit de piocher dans les puces et les clones de sa galerie humaine pour modifier les narrations chrnologiques.

polla3.jpgAccroché à ses basques et reluquant ses cuisses, le lecteur suit Rebecca lorsqu’elle s’échappe des jardins de Klingsor et fuit des hackers cérébraux. Il peut l’entendre réciter les plus beaux vers, ceux qui l’ont fait rêver, voire fantasmer et qu’elle trouve toujours moyen d’associer à ses hommes sans pour autant la faire passer pour une fieffée gourgandine. Mais c’est là juste un moyen de s’offrir des vagabondages intellectuels voire sexuels même si l’aspect bestial des second risque de cruellement manquer. Ce qui n’empêche pas de rendre désirable et attirante l’épique doctoresse comme celle qui l’a inventée. Sa créature étant une même ne lui échappe jamais : elle en fait une métaphore, un dystopie moins alarmante que drôle et dont la « troisième vie » semble le modèle parfait.

La poésie y semble le dernier rempart de l’humanisme de troisième type. Et tant que les femmes sont au pouvoir, le monde semble être sauvable et solvable. L’espoir pourrait donc se résumer à un « E-amazones unissons nous ». L’avenir est entre leurs mains. Enfin presque. Car ce qui remplace les fragiles mimines est-il capable de caresses ? Au lecteur d’aller voir. Pour sa part la narratrice semble question caresses ignorer ceux des doutes. Faut-il se méfier d’une telle divinatoire devineresse ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Polla, « Troisième vie », éditions Eclectia, mars 2015

 

02/03/2018

Hans Schnorf : La ligne des virtualités

Schnorf.pngHans Schnorf, « Transition », Galerie Turetsky, Genève, 8 mars au 28 avril 2018.

Hans Schnorf est de retour à la Galerie Turetsky à travers ses répartitions ou partages Une expérience ascétique des lignes et plans – mais non des couleurs – accorde aux tableaux une profondeur cachée et une sorte de quiétude même si tout sentiment de l’absence n’est pas écarté.

 

 

Scnorf3.jpgLà où tout semblerait se dérober, une présence « moindre » demeure l’essentiel Cohabitent dans chaque toile le monde des phénomènes ; le cosmos des choses; le royaume des fictions et la ligne des virtualités. Existe le fantôme d’un univers qui hante en donnant au propos pictural son entière autonomie.

Schnorf 2.jpgLe peintre est celui de l’anaphore. Son formalisme fait passer le monde à l’état d’architectonie en des structures où la simplicité n’a rien de primaire. Elle crée des tropismes à travers un nouveau type de distribution des données qu’elle instaure par effet de vide et aussi de plein. De subtils vertiges chromatiques sont dégagés de tout propos de décor. D’où cette perfection singulière : elle donne au monde une réalité foncière au moment où il semble disparaître pour mieux renaître de ses cendres.

Jean-Paul Gavard-Perret

22/02/2018

Stesuko Nagasawa : émotion et brutalisme

Nagasawa bon.jpgStesuko Nagasawa, « céramique et papier », Galerie Marianne Brand, Carouge, du 3 au 24 mars 2018.

Les dessins et céramiques de Stesuko Nagasawaka tiennent le regardeur sous leur emprise par une force première à la fois tellurique et ailée. Le géométrisme minimalisme est trompeur. il crée une architecture de l’émotion la plus profonde. Chaque « objet » dépouillé de tout aspect décoratif ou ostentatoire devient un écrin à hantise. Il remplit sa fonction de lieu et présence poétiques par la « sur-vivance » qui émerge de la matière. Entre latence et puissance, une véritable présence physique tient par ce qui est moins un négatif des formes que leur condition première. Elle est façonnée par le ciel nocturne des mains de l’artiste : l’horizontalité se transforme en verticalité et des rondeurs deviennent le ventre de la terre.

Nagaqawa 3.jpgStesuko Nagasawaka ramène la céramique à un point d’origine pour y fabriquer une nouvelle histoire des formes. La sculpture se perçoit non seulement par ses contours mais par une qualité physique dont la tridimensionnalité se rapproche de la perfection de l’épure. Cette simplicité possède une portée infinie et d’infini. L’artiste qui enseigne la céramique à l’HEEA et qui se bat pour qu’un tel enseignement perdure trouve dans sa double éducation, japonaise et européenne, un moyen de relier l’art traditionnel aux expérimentations les plus contemporaines.

Nagasawa.jpgSurgit dès lors de la terre modelée une sculpture qui refuse de séduire par l’anecdote visuelle pour mieux signifier. Mais une fascination opère. Stesuko Nagasawa crée des pièces qui se gravent dans l’esprit. Il trouve en elles un secret et un mystère là où réside la seule condition indispensable pour que s’éprouve une vérité première. Elle illustre combien la céramique demeure un porte empreinte premier. Elle est aussi le médium essentiel qui recèle autant d’âme que de «corps ».

Jean-Paul Gavard-Perret