gruyeresuisse

20/04/2018

Ossip Mandelstam et la poésie action

Madelstam bon.jpgOssip Mandelstam, Œuvres complètes, La Dogana Genève et le Bruit du Temps, 2018.

Magnifiquement traduit par Jean-Paul Schneider - qui rentre en symbiose avec l’auteur - cette nouvelle édition prouve combien tous les écrits du poète russe sont habités aussi par le sens de l’existence soumise à l’exigence totale de la poésie. A celle-ci répondent - dans les œuvres en prose - sa théorie quasiment en acte.

 

 

 

Madelstam 3.jpgMort dans un camp de Sibérie Ossip Mandelstam a été arrêté pour une « Ode » à Staline dans lequel il dit tout le mal du dictateur « père fouettard ». Ce texte d’abord non écrit et transmis par tradition orale le sera que devant ses juges : cet écrit signera son arrêt de mort. Anti symboliste et futuriste par excellence, Ossip Mandelstam est un poète marqué par le sens de l’avènement de l’événement afin de témoigner de ce qui se passe dans cette poésie « ectéiste » où tout ce qui se passe dans la langue au service du réel. En Russie comme en exil: "O ! cet espace lent ! Cet espace suffocant ! / J'en suis repu jusqu'au malaise. / L'horizon reprend souffle et s'ouvre béant, / Que n'ai-je un bandeau sur les yeux! »


Mandelstam 2.jpgDépossédé de lui-même par la volonté de l’histoire, l’auteur confronte parfois - dans ses premiers textes - un certain pétrarquisme au réel. Mais peu à peu la montée de la terreur et de la peur d’un « siècle chien-loup » lui a sauté au visage. A mesure que l’œuvre avance, les poèmes deviennent poignants, courts, urgents. Ils posent la question : A quoi sert la poésie dans une époque de terreur ? A mesure que  l’orage puis le cataclysme avancent la soif de vivre demeure. Les voix des morts s’accumulent en un immense chœur. Ossip Mandelstam "tient". A la fois dans la misère et la bravoure morale. Elles radicalisent la poésie et la poussent en un point d’acmé.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/04/2018

Christophe Rey : associations, dislocations

Rey.jpgChristophe Rey, « Claquettes et ornithologie », Editions Héros Limite, Genève, 2018, 240 p., 28 CHF, 20 E.

Dans un mixage de "choses hétéroclites, nobles ou triviales, grossières ou délicates, complexes ou absurdes", Christophe Rey invente les listes qui sont autant de filtres, de philtres ou de grilles afin de saisir le monde à travers des biais comiques qui forcément sollicitent non seulement l’attention mais l’imagination du lecteur. D’autant que la manière de « monter » et montrer chaque liste n’a rien de figé. Tout se succède en une suite de « tableaux » sauvés des eaux ou du zoo humain.

Dans une telle raffinerie la valeur ou le vecteur dominant est le tacle : celui des rafales qui giflent la page, ratissent plus ou moins large afin que le lecteur s’y empale ou s’y estourbisse l’âme dans des agencements aux reliefs maltraités et où personne ne peut trouver la confirmation de ses savoirs acquis.

S’ensuit un examen de passage, un adoubement par figures polymorphes et hybrides qui ne résolvent en rien la question du motif. Il y a donc de quoi toujours caler sur les poncifs, de mordre dans la feinte et la poussière sans rien de pouvoir croire dur comme fer. Là où pourtant tout pousse à plaire et où sourd du neuf, du fort mais pas du réconfort. Les imbéciles risquent même d’être saisis d’une stupeur totémique.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

15/04/2018

Annabel Aoun Blanco ou l’image qui revient

Blanco Bon.jpgA travers ses récentes photographies la Genevoise Annabel Aoun Blanco adresse une lettre d’amour qui ne s’écrit pas. L’image qui revient en sortant des linceuls des effacements demeure néanmoins une énigme. Si bien que cette supposée lettre nul ne peut-dire à qui elle est- adressée. Dans les jeux d’apparitions qui viennent se coller sur le néant, les contraires se plaisent et se conjuguent. Ils sont nourris des paysages intérieurs de la créatrice en jonction avec les visages photographiés et dé-visagés. Demeure toujours une approche du passage du silence. La créatrice y semble délibérément seule. D’une ressemblance obscure naît une autre ; c’est une chute qui ne tombe pas.

Blanco bon 2.pngPar effet de variations, les photographies proposent néanmoins l’amour inoubliable du monde et des êtres. Existe une nudité de l’image et de sa "chair du double" dont parle Bernard Noël. Jonctions, déplacements, glissements créent une figurative tournée autant vers l’aube que le crépuscule. Demeure une légèreté adolescente qui ne peut se conquérir qu’au fil des années et une fois que se retire le joug de la “ science ” apprise. Des bruissements sont de l’ordre de l’écharpe, du secret. Reste l’instant répété de l’envol immobile. Ni le lointain, ni l’intime. Mais les deux à la fois.

Jean-Paul Gavard-Perret

Annabel Aoun Blanco, « Reviens », Galerie Elizabeth Couturier, Lyon du 5 avril au 5 mai 2018.