gruyeresuisse

24/10/2018

Ali Kazma : la vie est (parfois) ailleurs

Kazma 2.jpgL'artiste turc Ali Kazma présente dix de ses vidéos au château de Penthès. Elles évoquent différentes formes d'enfermements, d'emprisonnements ou de retraits volontaires ou non, artistiques ou subis, entre la "cave" du philosophe ou le "cachot" des reclus de divers systèmes d'incarcération.

PKazma 4.jpgour Kazma la solitude - volontaire ou non - n'est pas forcément une isolation de monde mais une manière d'accueillir le monde pour le réinventer. La concentration carcérale renvoie vers d'autres fermetures qui sont autant d'ouvertures : celle du créateur qui choisit ce modèle de vie ou celle du regardeur qui est soudain «sorti» du flux habituel des images courantes

Kazma 3.jpgL'artiste fait éprouver un viatique dont le néant ne fait pas forcément partie. Les vidéos soulignent une universalité non commune mais qui existe bel et bien. L'oeuvre devient une expérimentation sur le récit (comme dans la vidéo "Orphanage" en particulier) : l’image se reconstitue par lui. Si bien que le corps reste le dernier «lieu» de préservation de l’individualité. L'univers filmé remplace les aplats d’azur aux enjolivures de palmes, émergent des espaces de calme particulier là où l'enfermement devient un postulat de l’univers.

Jean-Paul Gavard-Perret

Kazma, Chateau de Penthes, Chemin de l'Impératrice 18, 1292 Pregny-Chambésy, Genève, Suisse, à partir du 30 octobre.

23/10/2018

Serge Boulaz et Francesco-Maria Oriolo : le fol asile

Lautre.jpgSerge Boulaz et Francesco-Maria Oriolo, "L’autre c’est moi", Héros Limite, Genève, 2918,22.40 CHF / 16 euros

Serge Boulaz et Francesco-Maria Oriolo  ont mené avec, avec une cinquantaine d’élèves de 12 à 15 ans à Genève un travail de « répons » aussi original qu’ouvert. Il permet aux élèves de créer et de réfléchir et aux lecteurs de s’interroger sur le sens des images loin des philosophes penseurs légistes. Exit les Derrida et Jean-Luc Nancy.  Halte aux plaisanteries spéculatives. La pratique vaut toutes les théories. L'appréhension des images est liée ici à la situation migratoire actuelle.

L'autre 2.jpgSerge Boulaz a demandé à chaque élève de choisir une photographie de presse  sur ce thème afin de les reproduire (suivant la technique de la mise au carreau) et y déposer son interprétation et son émotion. Francesco-Maria Oriolo, en montrant à ses élèves ces peintures, leur a demande d’en choisir une afin d’écrire des strophes poétiques. Le livre est le résultat de ces écritures et images croisées où  une jeunesse dans l’enfance de l’art et de la poésie a beaucoup à dire et à montrer du et contre le réel sans le pousser vers le ciel mais le rapprocher des argiles terrestres.
 
L'autre 3.jpgIl ne s’agit pas  seulement de pénétrer dans les cercles d'un enfer dont certains tentent de sortir retrouver des arpents de lumière. Les élèves ont compris que l'ombre est en rendez-vous. Ils prouvent que mots et peintures ne déjouent aucun sort mais expriment la vie sous des  présences équivoques. Ces jeunes créateurs ne concèdent que quelque pointe au lyrisme là où souvent ils distinguent plus que d’autres l’effondrement d'espérances vitales. Le  livre entraîne dans un corpus propre à stimuler  la réflexion « les plus grands ». A ce point la peinture et poésie créent un pas au-delà mais aussi un nécessaire miroir. 
 
Jean-Paul Gavard-Perret

19/10/2018

Corinne Walker : Genève la bipolaire

Walker.jpgCorinne Walker, "Une histoire du luxe à Genève" (Richesse et art de vivre aux XVIIe et XVIIIe siècles), La Baconnière, Genève, 2018, 30 € | 35 CHF, 240 pages 

 

Spécialiste de l’histoire culturelle de Genève sous l’Ancien Régime, Corinne Walker oriente ses recherches par la transversalité des disciplines sur l’évolution du luxe, ses pratiques ostentatoires en tant que "marqueurs" socio-politiques et culturels dans la cité. Elle illustre comment une sensibilité individuelle et collective serpente dans une ville "double". Genève est à l'époque (et il en demeure aujourd'hui plus que des "restes") la ville dont Calvin représente la figure tutélaire d’une austérité sans concession dont Rousseau lui-même eut à souffrir.

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Mais la ville était aussi animée par une bourgoisie marchande où fleurissaient horlogers, joailliers et les banquiers. Tous ramenaient sur les rives du Léman, la richesse du monde. Corinne Walker précise comment cette dualité cohabitait. Elle prouve aussi combien la culture et le progrès, qu'on le veuille ou non, sont les fruits du développement du marché financier. L'auteure anime un tableau vivant de ceux qui par leurs goûts des arts et leur fortune firent de Genève ce qu'elle est devenue. Les membres de la famille Pictet, le pasteur Ami Lullin et sa fille, Horace-Bénédict de Saussure deviennent les figures de proue d'un monde où la religion, la science, les arts et le capitalisme naissant transforment la ville, en dépit d'un ordre religieux, en une des cités des Lumières.

Walker 3.jpgL'auteure met en scène la ville plutôt que de la figer. L'histoire dépasse ici une simple fonction mémorielle et réaliste : elle ouvre à une combinaison narrative vivante où diverses strates se combinent. Corinne Walker fait jaillir des substrats de « vieilles » images une approche où, par l'évocation du passé glorieux, le fil du temps trouve une continuité. Si bien qu'au sein des récurrences se dessine un espace où à la raison se mêle une certaine rêverie. Tout navigue entre différentes postulations. Elles trouvèrent une sorte d'équilibre dont la cité de Calvin bénéficie encore.

 

Jean-Paul Gavard-Perret