gruyeresuisse

26/11/2019

Les œuvres "cachées" de Mounir Fatmi

Fatmi.jpgMounir Fatmi, "Keeping Faith, Keeping Drawing", Analix Forever,10 rue du Gothard, Genève, Novembre 2019.

 

Barbara Polla a présenté la première exposition solo de Mounir Fatmi à Genève en 2011 déjà : essentiellement des vidéos. Elle a réitéré en 2018 avec « This is my Body »  : 50 vidéos de l’artiste sur 50 écrans dans un espace unique, un projet présenté grâce à la complicité de Barth Johnson. Mais surtout, elle montre depuis longtemps les dessins de l’artiste, qu’elle estime particulièrement importants. « Keeping Faith, keeping drawing »  est cette fois ci la première exposition de mounir fatmi qui propose un ensemble de ses dessins, de 1999 à 2019.   Ils rappellent les thèmes fondamentaux de son oeuvre :  coupures, amputations, greffes et ré-enracinements ramènent à son expérience personnelle de l'exil : « On y trouvera un corps mutilé, composé, recomposé, comme une apparition ; un corps sans jambe, une jambe dans un autre dessin, et un cordon ombilical qui relie les corps ; beaucoup de détails que l’on retrouve dans mes vidéos. » écrit le créateur.

 

Farmi 2.pngL'artiste cultive un certain abrupt. Et la précision qu’une telle œuvre  est supposée offrir, cache les profondeurs ou les abîmes de l’être en perte de repère et en recomposition. Détruisant de diverses manières l'intégralité  humaine, Mounir Fatmi propose ni un rêve de réalité, ni une réalité rêvée mais tout ce qui se cache de nocturne, de secret, de fond sans fond dans l’exilé. Il met ainsi à nu l’espace et celui qui normalement l’habite.

Farmi 3.jpg

Le dessin permet - dans sa réduction essentielle - une complexification des formes et de leurs structures. C’est donc une forme d’apparition nécessaire qui ne laisse pas indemne puisqu’elle donne accès au surgissement d’une vision que le créateur ne cesse d'explorer. Le monde n’est ni bloqué dans l’évidence, ni enfoui dans le spectral : il s’ouvre, se profile autrement. Il émerge avec plus de relief et d’intensité puisqu’il est découpé dans certaines dimensions d’un art de la vibration qui par ses secousses nous ouvre à l’épaisseur du «si je suis» cher à Beckett. L’espace plastique ressemble à l’espace de la mémoire, mais il n’exclut pas l’oubli. Celui-ci reste une feuille qui se détache d’un arbre et mais que l’arbre n'oublie pas. Le devenir de l’œuvre a donc besoin de la perte mais une douceur remonte de celle-ci pour des renaissances de prochains printemps.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

22/11/2019

Patrick Lopreno et les reclus

Lopreno 3.pngPatrick Gilliéron Lopreno est un photographe suisse de Genève. Elève de Klavdij Sluban, il voyage dans son pays au fil des monastères, prisons, vignes, etc. Après avoir obtenu un Master of Arts en Histoire Contemporaine dans sa ville, il sest formée à la photographie au sein de l’agence de photo-journalisme Grazia Neri à Milan.

Lopreno 2.jpgEn 2010, il commence un travail sur l’enfermement au sein des prisons de Bochuz et de Champ-Dollon. Cet ensemble a été exposé sous le titre "Puzzle Carcéral"  et a gagné un Award  au 14th European Newspaper Award. Il participe, dans cette même thématique, à l'exposition "Libre(s)" au centre d'art contemporain d'Yverdon (CACY) sous le commissariat de Karine Tissot et Barbara Polla.

 

Lopreno.jpgAvec son livre "Outre Noir" il s'empare d'un autre type de réclusion : celui de la vie monacale et de la Solitude. Le titre choisi est en référence à Pierre Soulages, car les notions de lumière et d’obscurité sont essentielles et premières pour Lopreno. Toutes les images sont réalisées en argentiques et re-travaillées en post-production. Les Monastères étant difficiles d'accès, il a fallu au photographe des mois de rencontres avec les différents Abbés Principaux pour obtenir une confiance mutuelle. Il y répond par un travail de rigueur et d’intégrité.

Jean-Paul Gavard-Perret

Le cadastre et le territoire : L'Almanach ECART

Ecart.jpgElisabeth Jobien et Yann Chateigné, "L'Almanach ECART. Une archive collective, 1969–2019", Editions art&fiction (Lausanne) et HEAD -Genève), 2019, 45 CHF.

 

Résultat d’une étude interdisciplinaire entreprise par un collectif de chercheurs, cette expérience éditoriale permet de plonger dans l’univers du groupe genevois Ecart - palindrome du mot "trace" qui fut fondé par John Armleder, Claude Rychner et Patrick Lucchini en 1969.

Proche de Fluxus le groupe constitua tout un réseau international de l'avant-garde avant de se dissoudre en 1982. Pour fêter ses 50 ans ce travail d'ensemble permet de comprendre comment explorer de manière inédite l’art d’une époque, ses remises en question esthétiques et ses inventions poétiques et politiques.

Ecart 3.jpgL'Almanach Ecart le prouve à travers près de 400 documents d’archives accompagnés d’une dizaine d’essais éclairant la richesse des archives Ecart. Ils sont l'oeuvre de Laura Bohnenblust, Lionel Bovier, Nicolas Brulhart, Yann Chateigné, Katarzyna Cytlak, Elisabeth Jobin, Dora Imhof, Adeena Mey, Émilie Parendeau et Reiko Tomii.

Ecart 4.jpgCes textes illustrent et analysent comment "Ecart" - s'appuyant sur l'art conceptuel et le minimalisme - s'ouvrit à la multidisciplinarité en proposant expositions, performances, concerts, conférences.

Armleder et les autres tentèrent de lutter contre les lois du marché, la recherche de moyens alternatifs de production et de diffusion ou encore la place et le rôle de l'auteur. Cette recherche alternative passa entre autre par les publications et mail-art dont le livre fourmille d'exemples. Il s'agissait de réviser les démarches artistiques, leur moyen de création et de diffusion dans ce qui devint un espace original interactif et collaboratif.

Ecart 2.jpgTout fut donc fait d’"écarts" bouillonnants, aussi drôles que glissants, sérieux qu’impertinents. Il y eut là un matelas de publication et une "matelathématiques" de propositions contre l'inertie. Il ne s'agissait pas d'expliquer les ressorts de l'art mais de les faire sortir afin que surgissent des bonds de dedans à travers propositions, calculs, dispositifs et actions. Et ce, pour transformer la tiédeur de l'art en surchauffe

Jean-Paul Gavard-Perret