gruyeresuisse

17/12/2019

Stéphane Thidet le passeur

Thidet 2.jpgStéphane Thidet, "Impatience", Galerie Laurence Bernard Genève, à partir du 16 janvier 2020.

 

Stéphane Thidet crée des abîmes visuels en mêlant l’imaginaire collectif et les fantasmes intimes, la sensation de déjà-vu et l’incongruité des situations. A la biennale de Lyon il a par exemple proposé une installation où dans un moto-cross très particulier, une machine sans maître sculptait un territoire à la manière d’un scalpel qui laisse derrière lui un cercle presque parfait.

 

Thidet.jpgA Genève il s’attache à des éléments infimes et des effet de surimpressions pour offrir des projections fragiles et dans un état latent dans un état de micro-turbulences qui rapprochent de la fragilité de la lumière et, par extension, qui touchent à la fragilité d’une image.

 

L'artiste prouve que la perception n’est pas que sur le dessus des choses : "elle gagne aussi le regard par en-dessous" dit-il. Une aura dépasse le regard par effet de sa surface. La réalité nous arrive avec sa matérialité et ce qu'elle dégage dans une sorte de minimalisme. L'artiste joue avec des fantômes et leur surface sombre et inconnue où le territoire est toujours une sorte de méditation sur la vie et la mort là où les questions personnelles de l'artiste débouchent sur ces grands universaux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/12/2019

Barbara Polla l'enchanteuse en chantiers

Barbara Polla, "Moi la grue", illustrations de Julien Serve, coll. les Oubliés, Editions Plaine Page, Barjols, 2019, 10 E..Polla.png

Souvent l'amour est aveugle -  d'autant qu'il touche ici au fantasme et à un idéal particulier : celui qu'incarne le grutier. L''héroïne de Barbara Polla surestime l’objet de son désir, le surcote. Il n'est pas pourtant l'amant idéal. Sa fidélité à sa femme est notoire. Mais avant de la savoir l'héroïne a hanté bien des chantiers pour s'en apercevoir. Néanmoins  puisque le tic de tels hommes est de résister à l'amour choc, elle change de stratégie. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse : faute du travailleur sa grue fera l'affaire.

Polla 2.pngL'auteure, très sensible dans ses thématique aux symboles phalliques,  fait de son nouveau livre la rallonge de son "Éloge de l’érection" (Editions Le Bord de l’Eau, 2016) . D'autant que la grue elle-même est traitée avec ambiguité. S'il est sans doute peu question de l'oiseau, la femme légère qu'on nomme ainsi, n'est pas loin. Pour autant Barbara Polla évite le salace : elle préfère l'allusion avec comme excuse la confusion qui ne serait pas de son fait mais de lecteurs sexuellement obsédés.

L'habile traitresse n'en est que plus à l'aise pour distiller ses turpitudes langagières. Homme enchanté des chantiers, femme des rues et de l'air proposent leur jeu d'échos. Et l'auteure en rajoute : "Je suis là pour lui, je fais ce qu’il demande / Je fais ce qu’il commande / Il ne peut pas sans moi / Et fonctionner avec lui, c’est être avec lui ". Plus loin " il m’utilise, je le sers". Certes le binôme n'est pas forcément obscène. Parfois même le lecteur remet les éléments à leur place mais la fine mouche genevoise fait tout pour le tromper. Après quelques détails techniques la voici ouvrant des abîmes " C’est à chaque fois un bonheur quand il monte sur moi / À chaque fois une surprise / Et j’aime qu’il reste longtemps / C’est souvent quatre ou cinq heures à la fois…". Bref de quoi rêver, n'est-ce pas mesdames ?...

Polla 3.pngLe songe est déjà en cours. Ce que l'un désire cause le plaisir de l'autre. Dès lors un tel livre devient plus une action plus qu’un état. Il ne s'agit pas de "viser" l'objet mais de sélectionner un processus de jouissance possible en intégrant le manque qui rappelle aux deux partenaires que le bijectif est nécessaire à tout accomplissement.  Néanmoins tout se construit, ici, dans le chantier de la langue dont l'érection se contrôle avec sérieux même lorsqu'il y a du vent dans les cables. Barbara Polla y veille. Elle met de l'huile dans les mécaniques libidinales pour que femme et moteur s'ouvrent à la joie plus qu'à la douleur.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

06/12/2019

Fabienne Radi : entendre les images

Radi.pngFabienne Radi, "Peindre des colonnes vertébrales ", Editions Sombres torrents, Rennes, 65p., 8 E.

Fabienne Radi aime parfois les artistes même pour leur nom et prénom. Pour preuve Hayley Newman. Mais aussi Paul ou Barnett (avec une préférence "pour l’acteur devenu roi de la vinaigrette plutôt pour que le chef de file de la Colorfield Painting)". La sémiologue suisse reste un phénomène littéraire : elle sait remettre au besoin les mamies de la performance - Marina Abramović, Valie Export, Gina Pane, Hannah Wilke, Carole Schneeman, Yoko Ono, Orlan - à leur place tout en reconnaissant leur apport.

Radi 3.pngQuestion happening et cinéma (mais pas seulement) elle en connaît un rayon. On peut la voir parler derrière un pupitre au Mamco, à Beaubourg ou ailleurs. Elle peut tout autant  être imaginée entrain de danser dans des clubs, prendre (un peu le soleil) ou préparer une soupe de légumes. Sa spécialité reste néanmoins la première des activité citées : conférences sans des dents verrouillées mais un esprit aiguisé pour mettre en salades composées ce qu'elle voit et lit et ce dans ce qui n'est pas loin de la performance.

Radi 2.pngElle livre sous la jaquette jaune de son volume quatre chroniques et un texte pour une exposition de Nina Childress. La première donne son titre au recueil, et s'épingle dans les tresses (peintes) par l'artiste américaine. Fabienne Radi joue des associations des mots et des références afin que sous l’observation tout devienne un détournement de questions ou d'idées reçues. Le livre donne à voir les objets ou images "cultes" qui ont sollicités l'artiste ( reproductions de peintures, de photographies d’enfants, de chiens, de gargouilles, etc.) Pour ne pas perdre son leur.trice l'auteur offre aussi en début d'articles des mots clés. Ils permettent déjà d'en rire même lorsqu'elle pose le problème des puces de lit , du foie gras et du dos nu. Le tout au nom d'un féminisme qui nourrit une pensée toujours originale par ces zébrures inattendues et sans délayage.

 

Jean-Paul Gavard-Perret