gruyeresuisse

01/02/2020

Les bains "amniotiques" de Chloé Delarue

Tafaa bon.jpgChloé Delarue, "TAFAA The Century of the Snitch",Villa du Parc, Annemasse, du 8 février au 9 mars 2020

Chloé Delarue vit et travaille en Suisse. Elle est diplômée de la Villa Arson (Nice) et de la HEAD (Genève) . Elle a réalisé de nombreuses expositions personnelles ces dernières années, à Zürich, Berlin, Bruxelles et Nevers. A la Villa du Parc elle propose nouvelle occurrence de TAFAA (Toward A Fully Automated Appearance). Sous cet acronyme elle développe une recherche plastique en un .ensemble dense et immersif, "où s’hybrident des résidus techniques contaminés par une muqueuse organique, TAFAA agit comme un biotope évoluant de manière générative au fil des expositions" précise l'artiste. L'oeuvre échappe à toutes les écoles et genres. L'art prend un statut singulier où l’adhésion devient assez ambigüe. Il casse quelque peu tout happy end par trop attendu de même que les limites de la création.

Tafaa bon 2.jpgUn tel environnement physique est fondé et mis en mouvements par des évolutions lentes et des énergies apparemment de basse intensité. En émergent les effets des changements en cours de notre sensibilité et de nos rapports au réel par des technologies dont les développements et migrations sont de plus en plus multiples, puissantes et autonomes. L'artiste crée un univers anxiogène dont la temporalité est floue : se réalise en temps réel un futur qui serait déjà passé mais qui se répète dans ce TAFAA qui "apparaît comme un territoire parallèle, clandestin, espace tangible mais paradoxalement incertain". Toute une transgression est là pour montrer "du" réel d'après mais déjà là de toujours mais indicible. Tout est montré sans aucun prosélytisme et rien n'est figé.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/01/2020

La photographie militante de Latoya Ruby Frazier

Latoya.jpgLatoya Ruby Frazier, Centre de la Photographie de Genève, du 12 février au 18 mars 2020.

Latoya Ruby Frazier se revendique comme citoyenne avant qu’artiste. Ses photos mixent l’économique, le social et l’intime. L'usure du jeans et du mythe américain, fatigue de la société industrielle, des institutions publiques sont mises à nu autour d'un monstre en ruine qui fut le poumon économique de Braddock, banlieue de Pittsburg (Pennsylvanie) et témoin de l'ancienne "Rust Belt" (ceinture de rouille) tombée en désuétude . A côté de l'aciérie émergent des photos de la grand-mère, de la mère et de la créatrice elle-même. Mais aussi d’anciens mineurs, de leurs veuves ou leurs filles.

Latoya 3.jpgParfois sous les visages et les corps, d’une écriture manuscrite un peu tremblée, s'inscrivent des témoignages. Ils révèlent toute une fragile humanité. Ce travail se situe dans une longue tradition de photographes engagés comme Dorothea Lange, Walker Evans et Gordon Parks. Dépassant le cadre de la photographie documentaire, Latoya Ruby Frazier réalise des compositions complexes qui utilisent plusieurs cadrages et mises en abyme pour mettre en scène le sel de la terre.

Latoya 2.jpgVisages, corps, objets permettent - avec la série « Campagne pour l'hôpital Braddock » - à Latoya Ruby Frazier de répondre à une campagne pour "Levi's", dans laquelle la publicité comparait la ville de Braddock à une frontière, encourageant les "nouveaux pionniers" à "aller de l'avant" vers de nouvelles opportunités. Cette campagne de "Levi's" a débuté peu de temps après la fermeture de l'hôpital communautaire de Braddock. Frazier combine des images de la campagne de la marque avec des commentaires de membres de la communauté et des photographies d'une protestation pour sauver l'hôpital. Sous forme de photolithographies, les montages proposent des références formelles à la fois au pop art, à la publicité du tournant du siècle dernier, et au style documentaire social de la photographie des années 1930.

Jean-Paul Gavard-Perret

29/01/2020

Michel Falempin : descente aux enfers et fièvre de cheval

 

Falempin.jpgMichel Falempin, "Affaires de genres & autres pièces de fantaisies", Co-édition, Héros-Limites, Genève et Eric Pesty Editeur Marseille, 174 p., 18 E., 2020.

Michel Falempin est tel qu'il est et qu'il se rêve. Ou plutôt tel qu'il est rêvé par ses propres songes (rarement creux). Son aura, il la traîne là où le "falot personnage" s'élargit au sein d'hypothèses douteuses jusqu'au stade olympique d'errant qui n'a rien à faire soulever aux portefaix  de la pensée  pyrrhonienne. Exit les subterfuges fussent-ils rationalistes : Falempin ne mange pas de ce pain là  ni d'ailleurs de la brioche hegelienne. A ce prix il préfèrerait élever des chiens.

Falempin 2.pngL'auteur cause ainsi sa perte et cela lui va plutôt bien. Il garde un côté cervantien et dantesque. Etre cavalier à la triste figure lui convient car face aux Zoro-astres de  la platitude il ne dilapide pas l'écriture en affirmant des vérités générales qui n'engagent personne. L'auteur ne se fait pas pour autant humiliant humilié. Il avance mais avec souci de l'espèce dont il est un des membres. Habité comme eux, de ce qui se nomme - faute de mieux - péché originel. Et pas forcément original.

Falempin 3.pngSon texte à l'inverse l'est indubitablement. D'autant que l'auteur ne craint pas de s'engager dans ses spirales souterraines et autres aventures nocturnes où la trivialité répugne ou émeut, c'est selon, dans la traversée de l'Achéron des genres. Les effets de conscience pointent parfois "sous la modalité du faîte alpestre" sans pour autant que le lobbying des hauteurs n'ait une quelconque prise sur le monde de nos abîmes sans nom. Si bien que cette "catabase" est à lire en urgence. Ceux qui savent ce que le beau mot de littérature cache, s'ouvrent à cette ciné-cure intime et fantasmagorique où le don quichotte monte moins sur sa "rassinante" Rossinante que sur les roux seins d'une femme qui hante des "pièces" propices à la disjonction des circonstances.

Jean-Paul Gavard-Perret