gruyeresuisse

26/11/2020

Rémi Mogenet entre l'épique et le lyrisme intime

Mogenet.jpgRémi Mogenet est clair quant à son ambition poétique : "porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie." Il le prouve dans son imposant volume et son mixage d'épisodes épiques et d'autres au lyrisme plus intime. Mais se retrouvent aussi des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes et enfin des chants de la nature.

Mogenet 2.pngL'auteur précise que beaucoup de ces textes et leurs franchissement de montagnes ont été écrits lors des réunions de l'association genevoise des Poètes de la Cité, qu'il a longtemps présidée. Ces rencontres fixent des thèmes ou des formes : l'auteur y a répondu à sa manière tout en respectant les règles imposées. S'y retrouve l'influence de ses poètes préférés qui fondèrent son style et -ajoute-t-il "peut-être mes idées" : Lovecraft ou Clark Ashton Smith.

Reste que l'ensemble demeure moins disparate qu'on pourrait le penser : la sensibilité profonde de Mogenet est omni-présente dans une poésie constellée de symboles et d'images qui ne peuvent se ramener à des concepts abstraits ni simplement et à l'inverse à des jalons de la vie terrestre. La manifestation de l'imaginaire d'une vie spirituelle reste ici en amont du monde physique, et leur éclat en vient là où,  pour finir, "le mot sacré demeure interdit".

Jean-Paul Gavard-Perrer

Rémi Mogenet, "Chants et Conjurations", préface de Jean-Noël Cuénod, Editions L'Oeil du Sphinx, 2020, 167 p., 10 E..

25/11/2020

Humour, ballade et philosophie : Joy Setton

Setton.pngJoy Setton, "Une chose menant à une autre", Editions La Baconnière, Genève, 2020, 192 p., 18 E. / 24 CHF.

Joy Setton qui a grandi et vécu à Genève et Paris  habite désormais à New York et adore écrire. Peut-être trop. Certes elle ne tombe pas dans le bavardage oisif mais certaines circonvolutions et détails nuisent à "un incroyable plaisir mental". Néanmoins par sauts et gambades l'auteure propose des investigations non sans humour ce qui permet toujours de prendre hauteur et distance.  Le jeu d'un rapprochement avec des oeuvres majeures (Baudelaire, Descartes, etc.) offre un portrait en miroir de la créatrice mais aussi des décalages astucieux.

Pour preuve son approche de l'auteur du "Discours de la méthode" : "Au contraire de certains garçons sensibles et ambitieux que j'ai fréquentés, qui sont surtout excitants au début Descartes gagne à être connu". Et l'auteure sous forme de badinage illustre sa capacité à affronter les oeuvres les plus hautes. Celles déjà citées mais Nietzsche et Kierkegaard compris. Et ce, sans collets montés.

Setton 2.jpgDe fait cette promenade dans Paris s'éloigne d'une vision éphémère de la réalité, pour introduire une notion d’outrepassement du temps et de ce qui s'y passe en une suite  de réflexions sur des "éradicateurs radicaux", Robbe-Grillet compris. Chaque moment d'une telle "narration" s’appuie sur le réel mais la créatrice n'en retient pas des détails pittoresques mais ceux par lesquels l'anecdote devient un tremplin pour une méditation enjouée qui survole le quotidien. C'est une occasion de se poser des questions sur "ce qui arrive" là où la réflexion prend des dimensions inattendues qui justifient une telle approche . Le charme y opère autant que l'intelligence..

Jean-Paul Gavard-Perret

17/11/2020

Alexia Turlin et Hadrien Dussoix entre chic et choc

Dussoix Turlin 2.jpgAlexia Turlin et Hadrien Dussoix, « Avant demain », Galerie du Boléro, centre d’art et de culture de la Ville de Versoix et Château de Penthes jusqu’au 13 décembre 2020.

Alexia Turlin a renoncé depuis longtemps à tout conformisme existentiel et artistique. Sa mère - vietnamienne du Cambodge - a rencontré son père sur une montagne suisse. Et la particularité de la créatrice doit résider autant dans ses origines que dans son parcours. Elle travaille face au monde pour l'analyser mais aussi se remettre en question dans des épreuves de rapidité afin de rester au plus proche d'elle-même.

Dussoix Turlin.jpgComme Alexandra David Neel elle se sent dans l'art et dans la vie sans jamais cesser de monter et descendre des montagnes et tente d'accéder à un lieu inconnu en fidélité à la formule de Beuys selon lequel  "nous sommes des oeuvres inachevées". Elle travaille, dans son atelier à Genève, dans un chalet à 1700 m d'altitude ou in situ comme c'est le cas pour cette exposition. Elle propose un panoramique de montagnes non sans réminiscence à Hodler. Les reliefs au fusain semblent enveloppés d'une brume colorée créée à la bombe et dont la matière "fond" comme glace au soleil. L’ensemble est rehaussé d’or et de paillettes pour tenter de cacher la disparition irrémédiable des neiges sous l'effet de réchauffement climatique.

Dussoix 3.jpgL'artiste interroge l'évolution de notre société. Comme elle, et face à ce paysage, Hadrien Dussoix développe une oeuvre tout aussi éphémère où les "réponses" au chaos s'inscrivent en lettre noire d'un slogan : "Tout ira bien". Les deux oeuvres s'accordent parfaitement entre le chic et le choc, la sophistication et une forme de scansion plus brutale. Se découvrent aussi des toiles d’Hadrien Dussoix réalisées avec des enfants. Ce jeu de miroir en quête d'intensités toujours plus poétiques ou aiguës se prolonge dans son double au château de Penthes.

Jean-Paul Gavard-Perret