gruyeresuisse

23/04/2020

Redécouvrir AMI

Ami.pngAnne-Marie Imhoof, dite AMI (1922_2014) fut une artiste impressionnante. Elle développa une poésie plastique prégnante dès son enfance nourrie par la musique (piano, violoncelle, chant), la couture et le dessin de mode. Elle connut ses premiers contacts avec la peinture dans l’atelier de sa tante Dora Lauterburg puis grâce son oncle Martin Lauterburg qui rentre de Paris avec ses tableaux  à l’aube de la guerre. Elle fit ensuite des rencontres déterminantes et entama ses premières oeuvres avec ses dessins de mode et dessins académiques au milieu des années 40. Elle réalisa ensuite ses premiers autoportraits et paysages autour du Lac de Neuchâtel. A genève elle devient l'amie de plusieurs artistes : Hans Berger, Emile Bressler, Jakob Probst et de nombreux artistes genevois et français.

Nus et natures mortes  de la créatrice prouvent combien son expression  fut libre, indépendante. C'était déjà une manière d'aborder le féminisme pour dégager le corps des femmes de certaines limites et normes. Ses nus aboutissent à une distillation qui dépasse les frontières classiques de la rationalité picturale discursive et ses schémas trompeurs car réducteurs. L'artiste ouvrit de nouvelles voies dont a hérité sa fille  Barbara Polla. Par ses diverses activités elle poursuit les possibilités que sa mère offrit en sa poésie picturale de la présence absolue. Et  la première de préciser : "je regarde le monde, comme elle. Elle est dans mon dos, je n’ai pas besoin de la regarder. Elle ne me regarde pas non plus. Je vis ma vie, dans ce tableau. Je peux en sortir quand je veux. Dans son tableau de femme-mère-artiste-libre, elle m’offre la liberté d’aller ailleurs, loin d’elle, dans cet espace de liberté qu’elle regarde pourtant. Toute oeuvre d’art est un autoportrait".

 

Jean-Paul Gavard-Perret

16/04/2020

Michel Butor et Jacquie Barral : tout ce qui reste

Barral.jpgDans son innocence joyeuse, Michel Butor savait faire défiler les mots afin de monter d'étranges architectures. Le tout entre radicalité et émotion (particulière) qui font d'un tel ouvrage une connaissance et un plaisir selon un lien qu’Aristote aurait pu souligner. Ce jeu à quatre mains induit une dramaturgie ouverte à l’appréhension de l'inconnu.  La créatrice sait que la vie est toujours après ou avant les mots. Pas dedans. A l’artiste le jour dans la nuit, à l’auteur la nuit dans le jour.

Barral 2.jpgLes images de Jacquie Barral et ses plans transforment le vécu et le perçu évoqués par l'auteur en une forme de concept analysante au sein d’une structure spatiale et temporelle. Les deux créateurs décapitent les monstres obscurs qui hantent les cauchemars. En une feinte d’abstraction les images deviennent sinon chair du moins avaleuses de grenouilles au moment où la calligraphie baffouille une complainte ironique.

 

Barral 3.jpgDu texte à l’image s’inscrivent les formes savantes et secrètes entre lignes, stries, volumes. De là naît la contemplation qui n’a rien de mystique. Etre mystique c’est se laisser dévorer vivant pour ne plus tomber nez à nez avec son jadis et son naguère, parallèlement.  A l'inverse dans l'asile du livre les deux créateurs jettent des signes au sein de l'espace-temps pour y pêcher des directions. Les formes deviennent aussi réelles que leur trou. Et l'entre ligne aussi conséquent que l'écriture. Ils ont la même consistance dans cette momification qui - on s'en doute s'agissant de l'auteur - reste une "modification".

Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Butor et Jacquie Barral, "Monologue de la momie", Fata Morgane, Frontfroide le Haut, 2013, 32 p, 220 E..

08/04/2020

Guillaume de Sardes : de Tanger à Genève

Sardes 3.pngAnalix Forever - promotion du travail de Guillaume de Sardes par Barbara Polla,  Genève, du 13 au 17 avril 2020;

Tout le travail de l'écrivain-photographe, réalisateur et commissaire d'exposition Guillaume de Sardes reste une variation autour de l'errance. Pour lui elle  retient la vie plus qu'elle ne la dissipe. Photographies, vidéos, livres répondent à ce que Céline demandait au créateur et que l'auteur se plaît à répéter : « Si on ne met pas sa peau sur la table, on n’a rien ».  Dès lors même dans la théâtralité de ses photos et de ses films rien n'est artificiel. Les situations évoquées ont été vécues ou inspirées par une personne réelle.

Sardes.pngMais l'imaginaire est là et intervient comme supremus d'un état de réalité. Adepte de la photographie érotique, dans ce champ aussi le créateur dissipe bien des ambiguïtés : rien de purement formel ou - et à l'inverse - réaliste. D'autant que pour le créateur l’amour reste la grande question. On l'oppose souvent à la pornographie. Mais De Sardes précise : "Où se situe la frontière ? Car il y a dans l’amour une part de pornographie qu’on ne peut pas éluder". Et le passage du réel dans la fiction peut sans doute ouvrir une solution.

Sardes 2.jpgRelisant les écrits de Jean Genet l'auteur est revenu sur ses traces de fin de vie dans "Genet à Tanger", court métrage écho de son livre. Existe entre le créateur et sa créature incarnée par Philippe Torreton "L’incroyable (qui) est parfois vrai" comme l'écrit Barbara Polla. Genet y aime la poésie de Rimbaud et Mallarmé et on l'entend les réciter face à la plage : la lumière se joue des corps d'adolescents ils deviennent des mirages là où - pour une dernière fois - l'auteur fuit parmi des ombres inconnues. Elles paraissent, se découpant sur la mer, monter entre grâces démoniaques et pesanteur des éthers trop vagues pour qu'on puisse y croire.

Jean-Paul Gavard-Perret