gruyeresuisse

18/07/2013

Pierre-Alain Tache : l’art et l’idée

tache 2.pngPierre-Alain Tache, «L’idée contre l’image»,  Editions Zoé, Carouges, 127 pages.

Le Lausannois Pierre Alain  Tache reste un poète majeur de notre époque. Il  ne se paie jamais de mots. Pour preuve son dernier essai. L’auteur fait la différence entre ce qu’on entend par image dans la poésie et dans l’art. Il a prouvé en son écriture de création sa méfiance contre les effets métaphoriques qui ne sont que des ersatz de l’image. La poésie a appris à l’écrivain  d’aimer l’art non intellectuellement, mais comme une expérience vitale immédiate. L’art  en effet ouvrent à des évidences complexes qui se passent du logos et ajoute une politesse intrinsèque puisqu’il propose souvent plus qu'il ne s'impose. Par ses seuils et ses associations il n’est pas jusqu’aux mots d’en profiter. Permettant un véritable dialogue avec le visible il supplée à leur carence.

Pour P-A Tache il reste donc indispensable au projet et à l'acte d'écrire. Parfois il dépasse tout à l’image des grandes toiles de Rothko : « une autre dimension surgit devant vous s'ouvre sous vos pas. » écrit celui qui porte une attention serrée à de telles images. Elles densifient le réseau des signes lisibles à coup  de disponibilités adjacentes et d'incandescences aux imprévisibles retombées dans la nuit de l'esprit pour l’illuminer.

Demeure néanmoins un problème majeur dans l’art contemporain. P-A Tache le souligne judicieusement : "La disgrâce de l’esthétisme et la répudiation de la Beauté".  Avec sa corollaire : la substitution de l’œuvre à un concept. Cette dérive transforme ou plutôt réduit souvent la puissance intréinsèque de l'art au profit d’une idéologie qui serait objective face à la notion de beauté qui - elle - ne serait que pure subjectivité. Voire…

Afin d’expliquer ce périlleux glissement le poète fait retour sur ses premières expériences esthétiques lorsqu’il visitait le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne en culottes courtes. Tout semblait différent. «Il régnait, sous les verrières des grandes salles, une atmosphère qui n’était pas sans évoquer celle des églises.»  écrit-il. Le futur juriste et poète découvraitt alors une hiérarchie et des valeurs sûres. Certes l’auteur continue à visiter les expositions d’art contemporain. Mais il devient de plus en plus perplexe.

Les propositions d’un Jean-Pierre Raynaud le laisse dubitatif (euphémisme !). Néanmoins le poète ne cultive pas pour autant une vision passéiste de l’art. Il défend Giuseppe Pennone, Christian Boltanski ou Bruce Nauman. Mais, lucide, sait reconnaître le caractère superfétatoire d’œuvres qui ont besoin de notice explicative afin d’en comprendre le but. L’art y perd toute valeur directe, émotive. Il empêche autant l’affect que l’intelligence au nom d’un intellectualisme forcené et terroriste. 

 

tache.jpgCe n’est pas neuf diront certains. Selon Baudelaire « le beau est toujours bizarre ». Selon lui il fallait et puiser au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau. Bien des réponses sont possibles : il y a - entre autres - tant d’inépuisable dans ce qui semble connu...  Mais il est toujours plus facile de biffer l'esthétique pour le remplacer par une prétendue éthique.  P-A Tache rappelle donc à une sagesse élémentaire : "Il faudrait - plutôt que s’intéresser aux Idées, censées donner un sens acceptable à la pratique de l’art s’attacher à ce qu’il est capable de créer" .  Mais c’est bien là où le bât blesse. Néanmoins et n’en déplaisent aux praticiens d’un conceptualisme qui a souvent fait les preuves de son inanité : l'art produit ce que les mots ne font pas.

Jean-Paul Gavard-Perret

(La photo du portrait de l’auteur est de Jean Mayerat).

14/07/2013

Vicent Calmel : visages et nudités énigmatiques

calmel 4.jpg  

Vincent Calmel, "Trauma", 20 juin - 6 octobre, Espace Opéra, rue Gabrielle-Perret-Gentil, Genève et  20 juin - 26 juillet, Galerie Sandra Recio, ports Francs, rte des Jeunes 4ter, Genève.

La nudité - en art -  est un leurre. Calmel en joue. Souvent plus sérieusement qu’il n’y paraît. Il existe toujours dans ses prises un décalage ou une promesse non tenue - du moins pour le voyeur. Dans la (superbe) série « Trauma » les femmes sont nues : mais on ne verra que leur visage.  Un visage faux car repixelisés à partir de 15 prises « réelles ». Dans « Naked 1 » il y a bien sûr des corps nus : mais ce sont les personnages habillés qui retiennent le regard.

 

En une logique exemplaire et très personnelle Calmel renverse donc sur eux-mêmes les clichés de visage et de la nudité. L’acte de création vient mettre à mal les lois de représentation inhérentes au « nu » par une poésie d'image. Celle-là n’est pas une fantasmagorie propre à alimenter le pur fantasme. La nudité – comme les images de l’artiste – ne sont plus considérées comme des objets mais comme des processus. Les corps sortent de l’état de nature ou de machines (désirantes ou non) pour devenir des images d’une beauté fluide qui résiste à toute cristallisation. Le nu devient un index au développement de l’imaginaire et de la réflexion. Il appartient un ordre de l’imaginaire et non le désordre de la raison.

 

Au moment où tout pourrait s'affaisser dans le stéréotype l'image propose son démantèlement. De ses «parties communes » surgit paradoxalement un monde qui s’inscrit en faux contre le propos avoué de la nudité, sa feinte de visibilité et de sa transgression. Photographier la nudité revient à affirmer la possibilité de la présence d’une ouverture contre la fermeture que toute nudité érige en loi. A ce titre une série comme « US Woodo » dévoile, là où les êtres restent habillés, une autre nudité : celle de l’âme. Elle est scénarisée au sein de l’hystérie des participants. Soudain le regardeur n’est plus le voyeur : il  accède à une autre réalité. Dans cette série comme dans les autres il peut sortir de son enfance, d'un état d'assujettissement  grâce aux choix techniques et esthétiques de Calmel. Par le rapprochement de nu et du vêtu, grâce à l’apport du pictural dans la mise en scène le photographe ne cherche pas à doubler la ressemblance : il en finit avec elle en renvoie son semblable au semblable. D'où l'apparition d'une image dont n'émerge pas un monde tel qu'on le conçoit généralement dans la production d'images.

 

calmel.jpgRedoutable et subtil technicien de l’image Vincent Calmel sait traiter l’image avec une précision extrême autant par ses travaux personnels que dans ses reportages ou ses travaux pour la publicité. Il en renverse les règles et offre la possibilité de parvenir au fond du visible au sein d’une économie sémantique et stylistique. Dans ce but il a l’intelligence de refuser tous procédés spéciaux. De la gamme potentielle des possibilités de l’image le créateur ne conserve que l’essentiel. Il casse les caractères fondamentaux de toute vision « magique » du réel. Cette propension a pris corps dans une scène traumatique pour lui : échappant de peu à la mort et défiguré, il a retrouvé un visage grâce au travail de sept chirurgiens qui l’ont recomposé.

 

Evitant la frénésie du spectaculaire, de la surenchère de la « sur en chair »  l'image semble atteindre par effets de courbes (avec leurs ombres et leurs lumières) une sorte de fiction du réel et établit une réalité de la fiction du corps. Bref Vincent Calmel introduit du postiche dans la posture et recrée l’"écartèlement" - dont parle Lacan - entre un désir et ses possibles représentations.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

08:38 Publié dans Genève, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

03/07/2013

Pierre Liebaert : du domaine interdit.

 

 

 

Pierre Liebaert «  Exposition de Macquenoise » lors des 50 journées photographiques de Genève, juillet-aout 2013. « Macquenoise » est publié aux éditions Le Caillou Bleu (Bruxelles).

 

 

Liebaert.jpg

Le photographe d’origine suisse Pierre Liebaert propose avec « Macquenoise » un étrange face à face entre une mère et son fils (célibataire endurci) dans une ferme d’un coin perdu du Hainaut. Les deux participent d’un même destin plus ou moins délétère et dur. Le photographe a pu s’introduire dans cet espace bien gardé, interdit voire périlleux afin d’en arracher quelques secrets.

 

Dans cette série le paysage-corps est aussi cruel, hérissé, fuyant qu’un paysage intérieur. Et il faut d’ailleurs attendre que les deux protagonistes s’endorment afin de pouvoir les saisir… Leurs désirs trop larvés et enkystés ne pourraient tolérer qu’un autre, qu’un étranger viennent chaparder leur image. C’est pourquoi, lorsqu’ils sont éveillés, l’artiste ne peut capter que le contexte : deux poussins morts, un fusil, l’écran de télévision sur lequel se réverbèrent la mère et son fils.

 

Mais de cette obligation d’approche diffractée émane une vérité. Les traitements du plan comme du noir et blanc n’y sont pas pour rien. L’image « volée » crée une cassure. Elle accentue la gêne et la surprise chez le spectateur. En même temps des chausse-trappes s’ouvrent partout dans cette façon particulière que l’artiste possède pour saisir le lieu.

 

Ce qui est attendu,  guetté, espéré est parfois atteint. Mais parfois - voire souvent – tout reste perdu, retiré. L’œuvre possède donc quelque chose de précaire et d’une simplicité que Philippe Jaccottet nommerait sans doute avec humour « d’une douceur insoutenable ». Mais où le poète trouverait - une floraison miraculeuse, le photographe ne fuit pas la réalité. Il fait ressortir l’épaisseur d’un réel humilié et rupestre.

 

Il y a là des déserts de vie, des abîmes. La poésie des images est gouvernée par un mouvement de descente, de plongée. On y sent combien Liebaert est  entrainé par une curiosité fascinée en ces labyrinthes et leurs « monstres » anodins. De l’opacité et par le noir et blanc remonte un espace où ils sont prisonniers.

 

Liebaert 2.jpgL’artiste par cette pénétration ne cherche  nulle réponse, nul gain utilisable. D’où l’authenticité d’un tel projet. Y affleure la poésie de l’écume accidentelle du vécu. Un vécu sans plainte, sans confidence - ou si peu. Dans une cette série surgissent donc  autant un paysage cruel que son embellie. Et il est peu d’univers photographiques si fascinants et surgissant  à deux doigts au-dessus de la terre.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

14:24 Publié dans Genève, Images | Lien permanent | Commentaires (1)