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24/11/2013

Sylvie Buyssens et les révélations des paysages helvétiques

 

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Sylvie Buyssens  - d’origine flamande et devenue genevoise -  prouve que  la célébration du paysage demeure plus que jamais  possible. Elle propose un cosmos constitué de formes qui en dépit de leur aspect « naturel » semblent singulières et irréproductibles. La photographie - lieu de la fixité -  est dynamisée par une énergie et des mouvements. Chacune recèle la puissance de l’agitation. De tels panoramas lointains parents des « Kodak Coloramas » des années 1950 créent des mises en scène magistrales de paysages spectaculaires qui deviennent parfois une évocation grandiose de la nature helvétique.Au sein d’une confusion organisée et d’une feinte d'incarnation « réaliste », la photographie crée un lieu où le visible transfiguré est livré au vertige. Tout y  est en soubresauts, turbulences, explosions, flux. Le statique ne fait jamais obstacle au sentiment du mouvement. Le rectangle allongé des panoramas donne l'idée de l'immensité. La valeur graphique sculpte, et soulève les cimes aux seins  des formes incertaines, sombres ou illuminées. Souvent frappée par l’orage ou sa proximité l’image acquiert une qualité d’une lumière soit poudreuse soit profonde sous  un ciel obscur et chargé d’une nature comparable à celle des passions humaines - même si l’être est absent de telles œuvres. Est-ce pour cela que la qualité atmosphérique trouve une sorte d’achèvement ? Physique aussi bien que mental le paysage devient paroxystique. Le tellurique comme la neige  créent des formes exaltées et instables. Véritable photographe « du » et non « de » paysage Sylvie Buyssens met le motif au second plan pour atteindre ce que Catherine Millot nomme dans « Abîmes ordinaires » « un point trou ». A savoir une expérience du retournement, du renversement du paysage jusqu’à faire une extase, une détresse, une plénitude ou une solitude. L’élément minéral y passe dans l’ordre de l’hymne narratif dans lequel l’émotion n’est jamais absente.

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Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

19/11/2013

Hommage à de Saussure : lit & rature

 

 

de_saussure.png« Poésie en  mouvement 4, version Saussure », Mercredi 20 novembre 2013 à 19h, Fonderie Kugler et Fak, Genève.

 

Alpiniste, grammairien de Saussure a transformé la linguistique et la « textuorologie » du XXème siècle à nos jours. Trop modeste pour jouer les gros bras intellectuels il n’a jamais cherché à épater ses pairs et encore moins les gogos. D’où le relatif incognito qui perdure à son sujet. On connaît presque plus l’alpiniste (qui a vaincu le Mont blanc) que le savant. Cent ans après sa mort l’espace Kugler le fête de la manière la plus judicieuse. Plutôt que proposer un colloque assommant ce sont des créatifs qui font l’éloge en actes du savant professeur dont  le « Cours de linguistique générale » reste l’ouvrage de base pour tous ceux qui s’intéresse à la science qu’il a inventé  - la sémiologie – et dont l’influence reste majeure dans les sciences humaines actuelles.

 

Le travail sur la matière sonore, le tracé, la graphie, le signe, le corps, le mouvement entrent en communion avec l’aventure saussurienne. Cette approche prouve que la pensée du genevois est aussi une esthétique multimédia. Elle se décline en performances, installations vidéo, interventions musicales, conférences express. Les paroles du « père » deviennent les lames de fond de telles  perspectives artistiques. Leurs créateurs font louvoyer  autour du fantôme du sage  une forme de volupté. Il y a là des caresses du regard sur la peau du temps afin de remonter l’histoire  du sens et du signe telle que de Saussure la conçue. 

 

Preuve que créer n’est pas seulement mettre de l'ordre : c’est s'abandonner à ce qui fut et reste l’arête vive d’un seuil. De Saussure en passeur y fit  mordre la poussière aux vocables qu’on plaçait jusque là dans un « caveaubulaire » (Prigent).  Le savant  l’ouvrit  afin de montrer ce qui dans la littérature est parfois lits & ratures. Il a saisi par ce biais un « invisible » du signe. Les artiste réunis dans l’espace Kugler en ouvrent le robinet de sens afin que du « monstre » en sorte encore. Preuve que l’imagination morte de de Saussure imagine encore. Les artistes qui l’honorent le prouvent et ne s’en privent pas.

14/11/2013

Jean-Max Colard, le tombeur

 

Collard bon.jpgJean-Max Colard, "L'exposition de mes rêves", Editions du Mamco, Genève, 2013, 112 pages, 20 E..

 

Jean-Max Colard est l’un des plus grands critiques d’art contemporain francophones : il montre - dans les « Inrocks », à « l’Officiel des Arts » comme à la belle émission « La Dispute »  sur France Culture. -  combien ce qu’on prend parfois pour des ivresses de l’imaginaire ne sont que des cirrhoses mentales. Le critique est aussi commissaire d'exposition : on citera par exemple « Perpetual Battles » à Moscou,  « Œuvres encombrantes » au CAPC de Bordeaux et « Offshore » à l'espace Attitudes de Genève par exemple. Il a curaté en duo de nombreuses autres expos et a publié avec Thomas Lélu « After » chez Sternberg Press. « L’exposition de mes rêves » lui permet de proposer un panorama de l’art du temps tel qu’il l’aime et le défend. Toute la puissance d’une critique agissante tranche quand cela est nécessaire afin d’arracher à l’art du temps les membres dont la roideur a déjà rejoint le sommeil.  Ignorant "la mélancolie" il torche les propositions conceptuelles qui se contentent de roter leur Duchamp.

 

Se retrouvent dans le livre des acteurs majeurs de l’art : Cyprien Gaillard (pour lequel il s’est souvent battu), Carl André, Larry Clark, Parreno, Sophie Calle, Andrès Serrano et bien d’autres. Bref tous les créateurs qui préfèrent retenir de l’art non l’esprit du hasard mais la « viande » (Artaud). Le critique met à mal le prétendu chaos où l’on croit que l’art stagne. Il propose des parallélismes d’autant plus pertinents qu’ils ne souffrent pas dans le livre de constructions verbeuses. Le critique montre combien les œuvres bougent, prises dans leur nécessité d'affirmer et de nier et combien s’y perdre est à la fois un plaisir et une angoisse. Colard rappelle que l’art - le « vrai » -  re-présente le plaisir d’une découverte s’il sort de la feinte de réalité comme des circonvolutions où certains pseudo acrobates font sous eux  (n’est pas Gasiorowski qui veut).

 

Colard 2.jpg« L’exposition de mes rêves » au beau titre à double entrée est donc une somme plus que nécessaire. L’art contemporain s’y dégage de ses ombres comme de ses clinquants. Par le fond et la forme le corpus se moque des systèmes de la mode et permet de découvrir des réalités inaperçues. Son auteur possède la profondeur de vue que réclament les images hybrides de l’époque. Surgissent leur vérité du moins lorsqu’elles prennent valeur d’icônes particuliers en leur aura iconoclaste comme dans la réalité de leur trace. Et à celui qui affirma comme je l’ai entendu un jour sur une radio suisse romande qu’en prenant de l’âge (ce qui est bien relatif !) « Colard  retombe dans l’enfance » (sic), on répondra qu’il peut accepter ce qui est tout compte fait un compliment : n’est-ce pas le  moyen de retrouver sans nostalgie ni crainte de l’avenir  ce miroir de l’art qui répondra enfin à la question : “ Nous sera-t-il donné de nous connaître un jour ? ”

 

Jean-Paul Gavard-Perret