gruyeresuisse

27/11/2014

Les mondes nocturnes et labyrinthiques de Peter Kogler

 

 

 

 

 

Kogler.jpgPeter Kogler, Galerie Mezzanin, Genève, novembre 2014 - janvier 2015.

 

 

 

Il existe dans les œuvres de Peter Kogler une monumentalité dont paradoxalement l’effet décor exclut l’ornemental. L’artiste multimédia crée une suite de labyrinthes optiques selon différents axes et « matières » virtuelles ou non. Les phénomènes structuraux cassent les classifications en passant par différents types de visualisations où le viscéral et l’animal rejoignent des systèmes abstraits. Les relations que l’image crée pour lire le réel sortent d’une simple représentation affective ou psychologique sans tomber toutefois dans une objectivité (en art rien ne l’est).

 

Kogler 2.jpgLa numérisation sort le monde d’une vision plate pour le déstabiliser au moyen de motifs animaux ou de grilles impressionnantes. Elles créent une terreur contredite parfois lorsque le noir du monstre animalier se transforme selon des effets de couleurs. Restent néanmoins des figures essentialistes construites à partir de crânes, intestins, fourmis, rats, tubes, galeries. Ces ensembles brouillent les percepts dans des mises en abîme assemblées selon diverses grilles. Elles renvoient aux puits de l’inconscient d’où sourdent des échos aux propositions de l’artiste. L’image plus que jamais hante de regardeur dans ses organisations à l’imaginaire iconoclaste  Elle crée des lieux psychiques par delà un simple effet miroir. La psyché y est retournée comme le sont nos représentations soumises aux digressions intempestives de diverses géométries plus ou moins distordues dans l’espace.

 

Kogler 3.jpgDemeure un gouffre dans lequel le regardeur est pris sans le secours de l’identification anthropomorphique. La spéculation intellectuelle est donc soumise à des résonances d’un « innommable » cher à Beckett. Certains peuvent y trouver une interprétation étroitement politique, d’autres  un symbole du monde et de l’être tels qu’ils deviennent. Le regard est moins invité que distancié. Le spectateur devient fourmi parmi les fourmis, rongeur parmi les rats selon des allégories agissante s et grouillantes dont  les entropies possèdent une fonction d’appel pertinent. Au regardeur d’en faire ce qui lui plaît : passer outre ou réagir.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/11/2014

Johanna Viprey : l’art et la marge

 

 

 

 

Viprey 2.jpgNée en France Johanna Viprey vit depuis longtemps à Genève. Ses performances et installations explorent les modalités de restitution des expériences liées au concept de subjectivité. Diplômée en sociologie elle a obtenu un master en Arts visuels à l’HEAD de Genève. Elle a participé à de nompbreux évènements sur la performance (“Enseigner comme des adolescents”) et à de nombreuses expositions collectives dans les esopaces publiques (Le Consortium, Dijon 2013; Forde, Genève 2012). Pour sa thèse de Master  L’artiste en chauffeur de taxi” Viprey a utilisé documents et images de Jeff Perkins. Ce travail a été repris sous le titre “Die Young or Stay Pretty”  à l’Institut Suisse de Milan, de Rome et à l’HEAD de Genève. L’artiste - muée en curatrice - a réalisé un projet en vue d’ouvrir des modèles alternatifs au système d’éducation en proxémie avec les instituts d’art suisses et italiens.

 

Cette recherche naquit de la rencontre avec celui que la créatrice nomme un “outsider professionnel” : Jeff Perkins. Autodidacte il fréquente des artistes tels que Yoko Ono, Sam Francis mais qui ne trouva jamais une “scène” pour son propre travail artitique. Il dut travailler pendant vingt ans comme chauffeur de taxi jaune et il enregistra pendant 10 ans les conversations qu’il tenait avec ses clients. “Je me demandais quelles raisons personnelles ont poussé Perkins à agir ainsi, à donner lieu à cet objet hors-norme, selon une telle durée, quel rapport il entretient avec celui-ci, avec la pensée Fluxus. Enfin, s’il s’agit pour lui d’allier l’art et la vie et si sa vie était liée à cet objet, à quoi ressemble la vie de Jeffrey Perkins en dehors de son taxi » avoue l’artiste. Ce sont donc ces mystères qui portèrent Johanna Viprey jusqu’à New-York afin de rencontrer Perkins et de s’interroger sur une question capitale : comment réapatrier dans le champ de l’art et ses circuits un travail qui ne lui était pas destiné ? “Die Young or Stay Pretty” s’est ensuite développé dans une série de rencontres, performances, expositions, débats pour répondre à la question du rôle de l’artiste dans le monde et dans la formation des individus. Ce travail s’interroge en outre sur la disctinction – pertinente ou non – entre artistes professionnels et dilettantes, sur la possibilité d’assimilation  des obsessions des excentriques, outsiders et autres marginaux de la part du système de l’art contemporain.

 

Viprey.pngLa question reste ouverte et illustre par cette béance la pertinence du  travail de Johanna Viprey.  L’être lui-même y devient autant un écran qu'une cible. Ce n'est pas la rage qui domine l’artiste mais la mise à distance de l’objet artistique en tant qu’icône. Elle espère encore et toutefois une naissance, un accomplissement de l’art dans ses marges. Celui-ci n'est pas pour elle et par essence carnassier. Mais ceux qui en tirent les ficelles doivent être évoqués. L’artiste ne se veut pas pour autant accusatrice. En montrant le crucifié et  le bourreau elle cherche à ce que le cercle ne se referme pas sur la disparition du sens de l’art. La créatrice ne cesse d’en appeler à un voir autrement, « outrement » voir loin du tapis des maîtres et afin que certains  funambules excentrés n’attendent plus leur tour. Ils n’ont pas à faire que subir et attendre face à des cages et cases officielles réduites parfois à des schémas.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

22/11/2014

Jérôme Leuba et le miroir mutique

 

 

 

Leuba.jpgChez Jérôme Leuba la photographie n'est plus un contrepoint nostalgique. Elle ne sert pas plus de contrepoids métaphorique au réel. Elle devient méditation, travaille sur l'espace et le temps en des diagonales et pour les reconstruire. « L’aperçu général » d’une telle esthétique tourne donc autour d’une perception particulière de l’image. Elle est comme soustraite au regard selon différents effets de décadrages qui achoppent sur un « insupprimable » particulier que Leuba ne cesse de chercher.

 

 

 

Le Genevois sort la photographie de  sa fonction d’illusoire refuge. Il capte des scènes du quotidien selon des séries de décalages et de fuites faites pour chasser des visions domestiques et pour dégager de tout voyeurisme. De la sorte l’image se refuse à une interprétation rationnelle et ne donne pas l’impression de tout « savoir ». Elle est construite pour s’ouvrir à des résonances plus profondes et afin de parler plus à l’inconscient qu’au conscient

 

 

 

Leuba 2.jpgAfin d’y parvenir Leuba affaiblit aussi les indices de réalité phénoménale par le choix du noir et blanc. C’est là une manière de minorer l’effet de réel. Voir n'est  donc plus percevoir mais "perdre voir" en violant les lois de la représentation (telle que la prise de vue de face « anthropo-centrée »). Est créé un climat irréel dans le refus de la séduction spéculaire et pour suggérer une beauté plus sourde et désaccordée au simple effet de paysage ou de portrait. Le photographe réclame et travaille une autre immanence. Le réel devient une terre perdue : en surgit une nouvelle qui sous saveur de néant  a autre chose à dire ou à montrer.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Jérôme Leuba : Centre d’Edition Contemporaine et Centre de la Photographie, Genève.