gruyeresuisse

02/05/2015

Cendres Lavy et les interdites

 

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Cendres Lavy, Editions de la Salle de Bains, 6 Euros, 2015.

 

 

 

Cendres Lavy cultive haies et lisières, dégrafe des soutien-gorge, montre des postérieurs moins pour les enivrer de caresses par des voyous de barrière que pour faire crisser les apparences. Les robes de certaines de ses femmes sont arrachées. Elles n'ont pas pour autant épuisé leur provision de panache. Même s'il ne reste qu'un peu de safran au fond de leurs yeux. Sous la jaune transparence de leur voile se distingue le ruisseau noir qui partage leur corps en deux cuisses disjointes. Se  découvrent aussi des muscles ronds et des trapèzes du dos puis la nuque. On arrive aux  cheveux. Sous les chignons surgissent des chairs brillantes en porcelaine.

 

 

 

CENDRES LAVY 2.jpgCENDRES LAVY.jpgMais la Genevoise a mieux à faire que cultiver les rêves. Ses germinations sont  « atrocement » drôles. Les corps « blasphémés »  pulvérisent toute paix des ménages et des corps. Ils avancent sans honte et en provocation selon un certain délire. Face aux vautours du réalisme les femmes de Cendres Lavy restent des rebelles riches de leurs ardeurs et leurs outrances. Elles refusent  de plaider pour nous : elles abusent au besoin de nos manques et de nos fuites. Tout équilibre  est ignoré : l’artiste alimente la complexité des êtres par delà la simple idée de beauté. Elle pense donc mal pour dessiner  ce qui échappe aux images policées.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/04/2015

Stephen Felton l’essentialiste

 

 

Felton.jpgStephen Felton, The Wind, Love and other Disappointments, cycleDes histoires sans fin , séquence printemps 2015 , Mamco, Genève du 18 février au 10 mai 2015

 

 

 

Stephen Felton plutôt que d'évacuer la question centrale de la peinture préfère lui faire face en se confrontant à la toile de la manière la plus radicale : le geste feint d’y devenir enfantin. En fait il est le plus (ironiquement) sérieux qui soit. Aux peintres qui s’interdisent la peinture et le tableau, l’artiste offre donc  le plus cinglant démenti en feignant une régression. Néanmoins le cerveau est essentiel à cette peinture « primitive ». Le geste est là  mais le créateur a la politesse de ne pas le montrer. N'en déplaise à beaucoup ce n’est pas  le geste qui compte mais ce qu'il est capable de produire.

 

 

 

Felton 3.jpgStephen Felton reste un grand technicien mais pas un mécanicien de l'art.  Formes simplifiées et  mono-couleur lui servent à jouer contre l'excès. A l’opposée de la saturation la peinture n'a rien d'un spectacle en elle-même. Elle fait beaucoup mieux. Elle invente un espace aussi bouleversant et nécessaire. Ses valeurs plastiques sont d’une vitalité rarissime. Chaque sujet est traité avec beaucoup plus de finesse qu’une première impression permettrait de penser. La figuration simplifié permet d'amorcer une forme de nouvelle vision.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/04/2015

Pierre Schwerzmann le minimaliste intégral

 

Schwerzmann 2.jpgPierre Schwerzmann, Boabooks, Genève, CHF 72.


 

Pierre Schwerzmann ne croit pas à la spontanéité du geste. Il travaille beaucoup, détruit sa facilité.  De toute figuration il  ne retient que l’essentiel.  A savoir juste ce qui empêche l’image de basculer dans le néant. Demeure dans ses peintures et ses photographies les traces et les lignes essentielles qui échappent à la narration au profit d’une émotion dégagée de tout pathos. Les effets d’ellipses iconographiques provoquent une  rythmique puissante au sein d’expérimentations de limites. La fixité est trompeuse. Tout peut toujours se détruire pour être recomposé de reprises en reprises, de montages en montages au minimalisme dont la rigueur s’accorde à un absolu plastique.

 

 

 

Schwerzmann.jpgLe dépouillement, le monochrome sous leur austérité inscrivent  une lumière étrange.  La surface apaise mais en même temps elle remue.  Elle instaure un désir de regard et fait éprouver des sensations contradictoires  au sein de pulsations et de mécaniques d'oppression et de jubilation de la langue plastique en sa musique du silence. Des suites de  lignes jouent de l'insistance et de la délicatesse. Les formes ferment et ouvrent avec, chez leur créateur, l’esprit d'analyse et de synthèse. C'est la marque d'une lucidité qui ne se satisfait pas d’elle-même et laisse libre court à la poésie. Plus Schwerzmann  prend de risques plus son art devient la manière d’être au milieu de la nuit pour signifier le jour.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret