gruyeresuisse

28/04/2015

Stephen Felton l’essentialiste

 

 

Felton.jpgStephen Felton, The Wind, Love and other Disappointments, cycleDes histoires sans fin , séquence printemps 2015 , Mamco, Genève du 18 février au 10 mai 2015

 

 

 

Stephen Felton plutôt que d'évacuer la question centrale de la peinture préfère lui faire face en se confrontant à la toile de la manière la plus radicale : le geste feint d’y devenir enfantin. En fait il est le plus (ironiquement) sérieux qui soit. Aux peintres qui s’interdisent la peinture et le tableau, l’artiste offre donc  le plus cinglant démenti en feignant une régression. Néanmoins le cerveau est essentiel à cette peinture « primitive ». Le geste est là  mais le créateur a la politesse de ne pas le montrer. N'en déplaise à beaucoup ce n’est pas  le geste qui compte mais ce qu'il est capable de produire.

 

 

 

Felton 3.jpgStephen Felton reste un grand technicien mais pas un mécanicien de l'art.  Formes simplifiées et  mono-couleur lui servent à jouer contre l'excès. A l’opposée de la saturation la peinture n'a rien d'un spectacle en elle-même. Elle fait beaucoup mieux. Elle invente un espace aussi bouleversant et nécessaire. Ses valeurs plastiques sont d’une vitalité rarissime. Chaque sujet est traité avec beaucoup plus de finesse qu’une première impression permettrait de penser. La figuration simplifié permet d'amorcer une forme de nouvelle vision.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/04/2015

Pierre Schwerzmann le minimaliste intégral

 

Schwerzmann 2.jpgPierre Schwerzmann, Boabooks, Genève, CHF 72.


 

Pierre Schwerzmann ne croit pas à la spontanéité du geste. Il travaille beaucoup, détruit sa facilité.  De toute figuration il  ne retient que l’essentiel.  A savoir juste ce qui empêche l’image de basculer dans le néant. Demeure dans ses peintures et ses photographies les traces et les lignes essentielles qui échappent à la narration au profit d’une émotion dégagée de tout pathos. Les effets d’ellipses iconographiques provoquent une  rythmique puissante au sein d’expérimentations de limites. La fixité est trompeuse. Tout peut toujours se détruire pour être recomposé de reprises en reprises, de montages en montages au minimalisme dont la rigueur s’accorde à un absolu plastique.

 

 

 

Schwerzmann.jpgLe dépouillement, le monochrome sous leur austérité inscrivent  une lumière étrange.  La surface apaise mais en même temps elle remue.  Elle instaure un désir de regard et fait éprouver des sensations contradictoires  au sein de pulsations et de mécaniques d'oppression et de jubilation de la langue plastique en sa musique du silence. Des suites de  lignes jouent de l'insistance et de la délicatesse. Les formes ferment et ouvrent avec, chez leur créateur, l’esprit d'analyse et de synthèse. C'est la marque d'une lucidité qui ne se satisfait pas d’elle-même et laisse libre court à la poésie. Plus Schwerzmann  prend de risques plus son art devient la manière d’être au milieu de la nuit pour signifier le jour.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

21/04/2015

De l’ombre à la lumière et retour : Yves Berger

 

 

Berger.jpg

 

Yves Berger : « Entrevoir » (Space Station, Lausanne), « Mes deux béquilles » (Éditions Art & Fiction, Lausanne)

 

 

 

Caché dans son Faucigny natal Yves Berger (fils du poète John Berger) poursuit un  travail particulier. Sorti de l’école des Beaux-Arts de Genève, il a reçu le prix Stravinsky de la peinture en 2001. Depuis, il a exposé en Europe et en Amérique du nord et a publié entre autres « Mes deux béquilles » (Éditions Art & Fiction) et a codirigé avec John Berger «  Le blaireau et le roi » (Éditions Héros-Limite, Genève). Sa recherche passe par l’épreuve du corps : il s’agit autant de le faire figurer que de l’effacer en un jeu d’illusion où la distance peut entrainer une étrange proximité. L’huile ou la  caséine crée une lumière particulière. Tout joue entre présence et dilution en un théâtre dont les ombres à peine colorées sont les êtres disparus.

 

Berger bon.jpgChaque toile propose une diaphanéité. L’état de matière n’est jamais loin du néant. Les silhouettes deviennent des résurgences. Ouvrant le désordre dans l’ordre du cosmos, elles ont  partie liée avec l’absence et retournent à un état voisin des "dissolving views" de la préhistoire du cinéma. L'objectif paraît évident : voir ce n'est plus percevoir mais "perdre voir". Yves Berger pousse donc toujours plus loin le risque au centre de l'Imaginaire  comme si l’image apparaissait tel un voile qu'il faut déchirer afin d'atteindre les choses (ou le néant) qui se cachent derrière. Ainsi au cœur même de l’effacement quelque chose suit son cours. « entre le meilleur moindre et le meilleur pire, l’inannulable moindre » (Beckett)  devient peinture et hiatus.

 

Jean-Paul Gavard-Perret