gruyeresuisse

20/02/2016

Hans Schnorf : la peinture contre les mots

 

 

Hans 3.jpgHans Schnorf, « Réminiscence de l'Inconnu », Peintures, Galerie Turetsky, Genève, du 25 février au 9 avril 2016

 

La peinture d’Hans Schnorf s’engendre au seuil de l’absence de paroles. Chaque mot échoue à dire, passe à côté. Celui qui s’y engage se parodie en croyant trouver là un sens à sa voie qui n’en a guère. D’où la nécessité de la peinture. L’artiste zurichois tente de la conquérir en la ramenant à son origine. Certains ont cru s’en sortir par des recherches superfétatoires : ils n’ont fait que biaiser ou se perdre en oubliant que la peinture est une histoire qui ne peut dire. Une histoire sans récit. Un regard sans frontières, infini.  Hans Schnorf le précise : « Lorsque on me demande de m’exprimer sur mes œuvres, de les «expliquer», je m’entends répondre des formules assez vides de sens, ce que j’ai dit peut être interprété au mieux comme une note inscrite en marge qui passe à mille lieues de l’essence même du tableau ». Un temps le peintre a pensé appeler ses œuvres «irrelevant paintings» avant d’y renoncer même si une telle acception aurait évité tout bavardage. Et l’artiste d’ajouter : « Que suis-je censé dire si je ne sais pas moi-même au juste ce qui m’a motivé de peindre tel ou tel tableau? » Rien ou tout suivant l’angle avec lequel on se saisit du problème.

 

Hans 4.jpgDemeure comme chez Bram van Velde rien d’autre que la peinture-peinture. Le reste est accessoire. La peinture est sa seule fin et elle ne se laisse pas résumer en mots. Elle a mieux à faire. Mais son exigence réclame un long temps et une longue ascèse. Il faut le temps à un artiste pour se trouver lui-même et posséder la technique nécessaire pour atteindre ce qui ne se dit pas. Sans cela la peinture reste une vision d’apparence, comme trouvée dans un miroir. Hans Schnorf par son intelligence du dedans et par le mystère de la transformation du réel parvient donc à s’exclure d’une telle erreur et donner des limites à une forme d’absolu. En ce dialogue intime et continu, en cette immersion une émotion jaillit pour que persiste quelque chose d’intangible et de durable. Hans 2.jpgDe l’inspiration initiale, du hasard et de la confrontation au principe de réalité émanent des propositions imprévues. Elles ne se racontent pas : elles se regardent. Oui, les mots sont impuissants, ils n’y peuvent rien, les mots, ils voudraient pourtant bien faire mais cela leur échappe définitivement.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09/02/2016

Du Haut Rhône à la Méditerranée : Bertrand Stofleth

 

sto.jpgBertrand Stofleth, « Rhodanie – du glacier du Rhône à la mer méditerranée », Centre de la photographie, Genève, du 12 février au 29 mai 2016.

C’est à partir de la grande crue du Rhône en 2003, que la catastrophe - pas si naturelle que ça - a provoqué une réflexion sur la gestion de l'ensemble du sillon rhodanien. Divers projets se sont succédés et même projets artistiques. Entre autres celui de Bertrand Stofleth. Il a photographié le fleuve en toute sa longueur, depuis sa source jusqu'à son delta. Le photographe suggère combien il faut aller chercher chaque fois un peu plus loin le paysage à travers ses clichés. Ce dernier ne se contente plus d’être le territoire de l’illusion sur laquelle du leurre vient se poser. Par ses images Stofleth propose d’autres charges et enjeux. Le médium ne se contente plus d’exhiber des équivalences figurales, il fait surgit une autre spatialité. L’œuvre devient “ morphogénétique ” dans ses ambitions.

STO 3.jpgL’artiste y dépasse toujours le propos premier et analytique. L’approche « documentariste » se double d’une ambition « Topographics » dans le droit fil des photographes américains du genre (Mitch Epstein, Joel Sternfeld). Stofleth saisit des réalités multiples avec radicalité et parfois une forme de drôlerie : se découvrent autant l'exploitation utilitariste du fleuve (usines, ponts, etc.) que la manière dont les habitants et les touristes « canalisent » le lieu pour s’en emparer. Maître des formes et des couleurs l’artiste transforme la carène du fleuve et ne l’enlise jamais dans des piétinements visuels. L’image est une poursuite de la vie. Elle se traduit par les mouvements des formes dans ce voyage jusqu’à la mer. Une telle démarche de conquête procède de mouvements de retour et de repli mais sans la défaite comme seul gain. Restent des fastes, des tumultes et des désastres qui rôdent dans les horizons d’un fleuve qui ne se laisse jamais contourner ni investir. Tout néanmoins progresse dans une aventure paysagère autant existentielle et esthétique. Jamais amorphe le Rhône demeure le lieu des métamorphoses et des paradoxes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/01/2016

Inferno, inferno – Michel Braun

 

 

Braun 3.jpgMichel Braun, Galerie Alexandre Mottier, Genève

 

Eloigné du purin psychique l’œuvre de Michel Braun se veut absolue présence du noir dans le noir mais loin des contorsions à la Soulages. Restent les martingales aussi sublimement minimales et provisoires et des truffes de lumière noire pour esprit frappeur. Voilà tout ce qui demeure lorsque même les graffitis de latrine finissent par disparaître et que l’ego ne cultive ni haltères, ni gloria.

Braun.pngRares sont donc les œuvres aussi puissantes que celles de Michel Braun. Elles s’impriment dans le sol, parfois en ressortent pour montrer les pas de ceux qui ne sont plus. Le noir de l’histoire est repris par différentes implantations qui voudraient venir à bout de la peste brune. En chaque œuvre un signifier écrase celui d’origine ou la virginité de la matrice première. L’art devient la cérémonie du cri muet à l’épreuve du temps.

Braun 2.pngGicle le sacrifice ou le déblai de l’intériorité que Dante avait tenté de circonscrire dans sa Comédie humaine de la cruauté. Preuve que  le chaos retourne d’où il vient. Tombant autant vers le haut que vers le bas d’abracadabrantesques cendres, en un frôlement d’imprévisibles élytres, pénètrent le regard avec obstination.

Jean-Paul Gavard-Perret