gruyeresuisse

07/12/2019

Barbara Polla l'enchanteuse en chantiers

Barbara Polla, "Moi la grue", illustrations de Julien Serve, coll. les Oubliés, Editions Plaine Page, Barjols, 2019, 10 E..Polla.png

Souvent l'amour est aveugle -  d'autant qu'il touche ici au fantasme et à un idéal particulier : celui qu'incarne le grutier. L''héroïne de Barbara Polla surestime l’objet de son désir, le surcote. Il n'est pas pourtant l'amant idéal. Sa fidélité à sa femme est notoire. Mais avant de la savoir l'héroïne a hanté bien des chantiers pour s'en apercevoir. Néanmoins  puisque le tic de tels hommes est de résister à l'amour choc, elle change de stratégie. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse : faute du travailleur sa grue fera l'affaire.

Polla 2.pngL'auteure, très sensible dans ses thématique aux symboles phalliques,  fait de son nouveau livre la rallonge de son "Éloge de l’érection" (Editions Le Bord de l’Eau, 2016) . D'autant que la grue elle-même est traitée avec ambiguité. S'il est sans doute peu question de l'oiseau, la femme légère qu'on nomme ainsi, n'est pas loin. Pour autant Barbara Polla évite le salace : elle préfère l'allusion avec comme excuse la confusion qui ne serait pas de son fait mais de lecteurs sexuellement obsédés.

L'habile traitresse n'en est que plus à l'aise pour distiller ses turpitudes langagières. Homme enchanté des chantiers, femme des rues et de l'air proposent leur jeu d'échos. Et l'auteure en rajoute : "Je suis là pour lui, je fais ce qu’il demande / Je fais ce qu’il commande / Il ne peut pas sans moi / Et fonctionner avec lui, c’est être avec lui ". Plus loin " il m’utilise, je le sers". Certes le binôme n'est pas forcément obscène. Parfois même le lecteur remet les éléments à leur place mais la fine mouche genevoise fait tout pour le tromper. Après quelques détails techniques la voici ouvrant des abîmes " C’est à chaque fois un bonheur quand il monte sur moi / À chaque fois une surprise / Et j’aime qu’il reste longtemps / C’est souvent quatre ou cinq heures à la fois…". Bref de quoi rêver, n'est-ce pas mesdames ?...

Polla 3.pngLe songe est déjà en cours. Ce que l'un désire cause le plaisir de l'autre. Dès lors un tel livre devient plus une action plus qu’un état. Il ne s'agit pas de "viser" l'objet mais de sélectionner un processus de jouissance possible en intégrant le manque qui rappelle aux deux partenaires que le bijectif est nécessaire à tout accomplissement.  Néanmoins tout se construit, ici, dans le chantier de la langue dont l'érection se contrôle avec sérieux même lorsqu'il y a du vent dans les cables. Barbara Polla y veille. Elle met de l'huile dans les mécaniques libidinales pour que femme et moteur s'ouvrent à la joie plus qu'à la douleur.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

06/12/2019

Fabienne Radi : entendre les images

Radi.pngFabienne Radi, "Peindre des colonnes vertébrales ", Editions Sombres torrents, Rennes, 65p., 8 E.

Fabienne Radi aime parfois les artistes même pour leur nom et prénom. Pour preuve Hayley Newman. Mais aussi Paul ou Barnett (avec une préférence "pour l’acteur devenu roi de la vinaigrette plutôt pour que le chef de file de la Colorfield Painting)". La sémiologue suisse reste un phénomène littéraire : elle sait remettre au besoin les mamies de la performance - Marina Abramović, Valie Export, Gina Pane, Hannah Wilke, Carole Schneeman, Yoko Ono, Orlan - à leur place tout en reconnaissant leur apport.

Radi 3.pngQuestion happening et cinéma (mais pas seulement) elle en connaît un rayon. On peut la voir parler derrière un pupitre au Mamco, à Beaubourg ou ailleurs. Elle peut tout autant  être imaginée entrain de danser dans des clubs, prendre (un peu le soleil) ou préparer une soupe de légumes. Sa spécialité reste néanmoins la première des activité citées : conférences sans des dents verrouillées mais un esprit aiguisé pour mettre en salades composées ce qu'elle voit et lit et ce dans ce qui n'est pas loin de la performance.

Radi 2.pngElle livre sous la jaquette jaune de son volume quatre chroniques et un texte pour une exposition de Nina Childress. La première donne son titre au recueil, et s'épingle dans les tresses (peintes) par l'artiste américaine. Fabienne Radi joue des associations des mots et des références afin que sous l’observation tout devienne un détournement de questions ou d'idées reçues. Le livre donne à voir les objets ou images "cultes" qui ont sollicités l'artiste ( reproductions de peintures, de photographies d’enfants, de chiens, de gargouilles, etc.) Pour ne pas perdre son leur.trice l'auteur offre aussi en début d'articles des mots clés. Ils permettent déjà d'en rire même lorsqu'elle pose le problème des puces de lit , du foie gras et du dos nu. Le tout au nom d'un féminisme qui nourrit une pensée toujours originale par ces zébrures inattendues et sans délayage.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

05/12/2019

Catherine Gfeller : abîmes paysagers

gfeller.jpgCatherine Gfeller, "Photographies. Vent sur les Paysages - Flux dans les villes", Galerie Rosa Turesky, Ports Francs et entrepôts de Genève, du 11 décembre au 7 février 2020

Gfeller 2.pngDes villes et des paysages, Catherine Gfeller saisit ce qui échappe au premier regard. Elle cherche à capter l’immobilité dans le mouvement, la contemplation dans l’effervescence. Afin d'y parvenir la plasticienne crée des collages et superpositions d’images pour mettre un effet d'abîme dans le paysage. Tout se mixe et s'hybride en d'immmenses tableaux où l'humain est toujours présent au milieu des territoires urbains ou plus campagnards.

Gfeller 3.pngPar de telles architectures le réel acquiert des résonances imprévues. Fixité et univocité y sont remises en cause. En rebond, existe une beauté particulière et parfois une ironie dans l'approche qui n’a jamais rien de trivial et reste un étrange "hors-lieu" de l'ici-même.

gfeller 4.pngPris en défaut de toute certitude, chaque "pièce" explore le réel dans un écart vital et fragile, une présence complexe au sein de montages qui le sont tout autant. La vie se réinvente, la vie se «réimage» en histoires ou destins loin de tout lyrisme mais avec âpreté. Celle-ci  invite toutefois à la rêverie tant les échelles de mesure, les unités métriques sont distanciées selon divers rapports de position et créent un basculement dans l'onirisme.

Jean-Paul Gavard-Perret