gruyeresuisse

31/05/2021

Pinget, Butor et les autres

Roman.pngPour les adeptes du nouveau roman la monstration du secret ne peut plus passer par la loi traditionnelle de l'aveu biographique. Ses nouveaux maîtres quoique fort différents développent une langue parallèle. Arraché à sa narrativité classique le romanesque est détourné du lit de son fleuve tranquille. Il fait le jeu d'une autre proximité plus intéressante. Ces échanges de lettres permettent de comprendre.
 
Roman 2.jpgLa fiction perd son statut de bloc de référence au réel  afin qu’émerge une littéralité différente faite de fragmentations, dispersions, incisions, coupures.  De ces bribes assemblées surgit l'attrait du néant (chez Beckett) ou la quête du sens (Sarraute). Si bien que la poétique de l'imaginaire prend des tournures inconnues.
 
Roman 3.jpgDans cette stratégie, les auteur réunis ici pulvérisent les voies de la prétendue transparence narrative. Ils reprennent la recherche qui - après Joyce - par-delà l'histoire d’une vie, fait émerger certaines pièces qui en font partie mais ne peuvent l'englober en sa totalité. Chaque fiction se présente donc  comme un puzzle, un assemblage de pièces disparates. Emergent des doutes voire des confusions et des absences. Tout semble y apparaître. Tout "sauf le secret" écrit Claude Simon. Et l’auteur d’ajouter : « face à une idéalisation très influencée par la rêverie, il n'existe pas un peuplement par les aveux mais par la splendide limpidité du Rien". Mais chez ces romanciers, sous ce « Rien »,  quelque chose remue que le roman fait vibrer.
 
J-P Gavard-Perret
 
Collectif, "Nouveau Roman. Correspondance, 1946-1999", Michel Butor, Claude Mauriac, Claude Ollier, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon, Édition de Carrie Landfried et Olivier Wagner, Collection Blanche, Gallimard, Paris, 2021, 336 p..

12/05/2021

Manon et le féminisme

Manon.jpgManon, Centre Culturel Suisse de Paris, du 9 mai au 18 juillet 2021. (L’exposition fait l’objet d’une publication éditée par le Kunsthaus Zofingen chez Scheidegger & Spiess)

 
 
Depuis le milieu des années 1970, l’artiste suisse Manon (qui s’est choisie son propre nom pour s’extirper du nom du père) interpelle par son sens radical et subversif de la performance, de la mise en scène et de l’installation. L'artiste aborde la transformation sociétale, le féminisme et la révolution sexuelle. Son travail se place en conséquence  dans les problématiques du temps sur les relations de domination ou les notions d’identité et de genre.
 
Manon 2.jpgDès sa toute première œuvre "Le boudoir rose saumon" (1974) s’instaure cette ambiguïté entre l’intime et sa théâtralisation, le vécu et l’artifice.  Cette oeuvre - bondée de bibelots, de parures, d’objets fétiche symbole d’une hyper-féminité luxuriante - était la chambre à coucher personnelle de l'artiste. Ses séries de photographies ou photo-performances retracent la création et transformation de son propre personnage "Manon". Elle se et le décline en passant du corps sexualisé à une figure androgyne et jeu de travestie jusqu'à des séries de mascarade d’identités possibles. De ses portraits plus récents jaillissent fragilité, âge et maladie.
 
Manon 3.jpgManon développe aussi des environnements immersifs ou des scenarii voyeuristes, excluants. Les relations de pouvoir homme-femme, l’exhibitionnisme et le renversement de rôles constituent leur point de départ. La femme devient dangereuse captive enchainée qui, par exemple, expose six hommes comme des objets de désir dans une vitrine.  Elle s’approprie le corps et la sexualité et utilise le déploiement de la féminité exacerbée comme d’une stratégie féministe. Elle poursuit maintenant un travail existentiel à travers la photographie et la réalisation de grandes installations et une pratique d’écriture quotidienne.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

06/04/2021

Solange Kowalewski : Promesses

Kowalewski.jpgAller au bout d’une promesse. Oser toujours la mémoire. Les ombres y  rebondissent.  On croit pouvoir leur donner des ordres. Mais les fantômes ne changent pas. Ils se chargent. Ils ne prétendent à rien. Ils disent à peine :  "Viens par là". Que faire alors ?  Solange Kowalewski répond : chacune de ses œuvre est un appel. Elle bouscule les vieilles images pour qu’on échappe au sommeil. Surgit par le noir l’écart contre l’évanoui. L'ombre ne danse plus en buse errante. Surgit la trouée du temps par la puissance des saignées de la gravure.  La créatrice reprend une paradoxale incarnation en dehors de l’anthropomorphisme.  Un front se met en place. Un jeu de cache-cache aussi. Les lignes sont des lumières qui montent par le noir.  Elles poussent sur un champ de ruine pour rappeler l’horizon qui brûle de vie.
 
Kowalewski 2.jpgLa neige du papier est noircie de sa réserve humaine. "Entendons" en conséquence dans chaque œuvre de l'artiste les âmes et les corps. Il n'est pas de sommeil si profond qui empêche de les entendre. Chaque image ouvre une porte. Acceptons de voir le monde enseveli, caché. Sa douleur est aussi une berceuse. Surgit le génie du lieu par les risques violents de l’artiste et les équilibres subtils qu’elle fomente.  En chaque pièce, tels des somnambules,  nous parcourons le temps. Il s’épanouit dans la nuit En surgit un jour intrus. . Une  fluidité se libère. Elle se propage par ébranlements minuscules qui s'accomplissent en une succession de gestes et d'opérations. Elle n'altère en rien la fulgurance. Au contraire. Les lignes et  les stries contiennent et graduent l'énergie qui se déploie.  Elles induisent une dramaturgie ouverte à la seule appréhension de l'inconnu.
 
Ko.jpgRythme retenu et déployé, incessant et risqué. Rien parfois qu’un petit pli où l’on voit respirer la lumière encore jeune. Surface ouverte à son dessous. Le rayonnement reste intime. Un souffle oublié sur la peau reflète le fond invisible du cœur. La raison recule envahie par l’image. Créer ainsi prend toute l’énergie. Elle n’est possible que par moments. Avalanche inversée, ouverture, dynamique, zone claire, allègement. Il y a un éclairement -  pas un  éclairage.   Nous voyons à travers une porte qui demeure fermée et par l’abolition des limites posées d’ordinaire par le dehors et le dedans.  Rien n’est là pour rassurer. Pourtant émane une sorte d’unité conquise.  Espaces. Lignes, fins treillis et volutes. Solange Kowalewski  ne veut pas que ses gravures soient prévisibles. Elles  flottent  à la dérive au sein même de sa maîtrise. La seconde est au service de la première. Le corps se voûte sur la presse :  des rumeurs y roulent. Les images ne sont que les gestes et n'ont de sens qu'à perte du souffle.
 
Jean-Paul Gavard-Perret