gruyeresuisse

01/08/2019

Les fables de Jasmin Joseph

Jasmin Joseph.pngPas très loin de la frontière (à Aix les Bains) sont présentées des oeuvres parfois inédites du céramiste et peintre haïtien Jasmin Joseph (1924-2005). A mi chemin entre sa culture première animiste et chamanique puis chrétienne à la suite de sa conversion au protestantisme, l'artiste offre une interprétation du conte haïtien du Hibou. Jaillissent - à travers un bestiaire poétique - l'amour et l'effacement des différences physiques et sociales.

Jasmin 2.jpgUn chant s'élève dans le jeu des formes et des couleurs tendres là où Jasmin Joseph repasse les jupons des non-dits irremplaçables que les mots ne peuvent atteindre mais que la peinture émet par les vibrations douces des présences animalières. Artiste conquérant le peintre rappelle à un devoir non seulement de solidarité mais de partage au service de l'esprit.

Jasmin 3.jpgC'est aussi une manière de récrire la philosophie de l'Histoire de l'esclavagisme, de la pauvreté, du racisme et ce de manière poétique. Les destins qui jusque là n'ont pu être surmontés, l'artiste leur offre une issue. Les dualités "officielles" se réduisent pour apaiser l'angoisse infinie des vies spoliées et des âmes méprisées. L'artiste produit du mouvement et de la pensée libre. Elle dépasse les cartographies du tragique et offre des possibles immédiatement applicables à qui veut s'y engager.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jasmin Joseph, "Le conte du hibou", Editions de la FACIM (Chambéry) et exposition "Jasmin Joseph, le conte du hibou", Musée Faure, Aix les Bains du 15 juin 2019 au 5 janvier 2020.

 

27/07/2019

Les abbés gores de Labégorre

Labégorre.jpgLes portraits "religieux" de Serge Labégorre ne seront pas pris en odeur de sainteté. Par leurs figurations, papes, évêques et autres dignitaires suggèrent des âmes troubles, souvent perdues et certainement secrètes. Les visages, les postures et les mains trahissent ce que les êtres sacrés cachent d'impitoyable. La piété : ils l'ignorent. Sous les apparats de leur pompe les prélats sont des fauves. Ils soignent tous leurs (im)postures mais leurs visages les dénoncent.

 

 

Labégorre 2.jpgCeux qui viennent trouver la paix de l'âme seront surpris. Qu'ils fassent comme les visiteurs de l'Enfer de Dante : renoncer à tout espoir. En ce sens la peinture de Serge Labégorre est impitoyable. Un abbé assis sur une sorte de banc des accusés reste impassible. Nul regret pour ses fautes commises. La dissimulation est évidente. C'est un verrouillage de maison close.

 

 

 

Labegorre 3.jpgChaque dignitaire se contrôle comme il le peut tel un expert en dessous de table dont Labégorre esquisse parfois le plateau. Les cardinaux sont au mieux impuissants au pire, sous leur visage cireux pas le moindre signe vertueux. Le crucifié est soumis au même régime sec. Son visage ressemble plus à celui d'un des deux larrons du calvaire qu'à l'image christique "officielle". Le visage est sans grâce et c'est peu dire. Ailleurs, il regarde assommé la cruauté et l'ignominie de ses mandataires aux fragrances secrètes. Et avec son "Evêque noir" le peintre nous propose moins un saint qu'un tueur. Il y a là de quoi satisfaire Francis Bacon tant par la forme que le fond. Ici le monstre noir avance encore vers nous face avec ce qui lui reste de force. Courage, fuyons. Le dard d'un tel faux bourdon peut piquer encore.

 

Jean-Paul Gavard Perret

 

Serge Labégorre exposera en 2019 en Haute Savoie puis sera celui qui inaugurera  "La Maison Forte", Vallée de l'Arve

25/07/2019

Lionel Vinche : rougets de l'île

Vinche.jpgLionel Vinche et André Pieyre de Mandiargues, Fata Morgana, Fontfroide le Haut.

 

La brève nouvelle inédite d’André Pieyre de Mandiargues prouve que la littérature peut toujours aller plus loin en traitant le sujet apparemment le plus anodin. Le maître du surréalisme a trouvé en Lionel Vinche un sacré compagnon d'inconduite entre les eaux plus ou moins profondes et les marchés continentaux (lyonnais dans le cas présent).

Vinche 4.jpgLa connaissance poétique bascule dans la déraison que cultive les deux créateurs. Ils font plier la pensée de courts-circuits en courts-circuits et  traversent les eaux mentales ou usées pour atteindre un fond inconnu dont les images sont les alluvions. Elles élargissent la compréhension et l’intellect là où la poésie a déjà fait le ménage pour traquer un monde lumineux et drôle loin de toutes les piges mystiques héritées de Platon.

Vinche 3.jpgAvec Vinche le regardeur apprend à se perdre et se retrouver même lorsque le rouget rejoint la solitude et qu’il doit l’adopter comme on adopte un jeune chien au poil frisé. Il existe peu de peintures aussi vivifiantes. Surgit une dynamique dans cette façon de faire surgir le réel dans ce qui le lie au dépouillement en une texture particulière, aussi drôle qu’indicible et sans noyer le poisson.

Vinche 2.jpgLe beau texte de de Mandiargues est magnifié par la scansion personnelle de l'artiste. Son approche ouvre une extrapolation à l’alchimie du verbe, ses suspensions d’ellipses et la farce dont le hors champ permet paradoxalement de pénétrer cette intrigue. Quite à enduire le rouget d'une sorte de mascarat.

Jean-Paul Gavard-Perret