gruyeresuisse

14/03/2020

Où commence l'image - Jean-Jacques Gonzales et Jérome Thélot

Gonzales.jpgJacques Gonzales (auteur de livres majeurs sur Mallarmé et Camus son "pays") est un photographe majeur trop méconnu. Son "métier" de philosophe n'est pas pour rien dans son cheminement. L'essai de Thélot l'illustre et le commente avant que le créateur propose lui-même des extraits de son journal sous le titre de "La fiction d'un éblouissant rail continu". Le photographe, après Pascal, affirme qu'il faut "la chasse plutôt que la prise". Mais uniquement parce que la première est le gage de réussite de la seconde et il ne faut pas s'arrêter en si bon chemin.

Gonzales 3.jpgLes photos contenues dans ce livre en tout point remarquable le prouvent. Et elles le sont tout autant.   Pour "répondre à l'énigme par l'énigme" (Valéry que Gonzales cite) les longues marches du photographe  sont liées à tout un lent et long travail de méditation. Car une bonne photo passe par la dépossession de soi et de ce que l'on attend. La photo est en effet tout sauf un "ça a été" : c'est une lumière entre absence et présence. Et pour l'atteindre il faut se décliver des soi-même.

Gonzales 4.jpgOr pour beaucoup de prétendus créateurs les prises ne sont "que de la photographie" : à savoir ce qui s'abîme de platitude par manque de regard. Celui-ci  est bien différent de l'oeil qui, butineur, est en proie aux clichés. L'essayiste et son modèle rappellent que la question première reste : "Qu'y a-t-il lorsqu'il n'y a pas d'image ?"  C'est ici tout commence. L'objectif est de garder l'idée de ce qui échappe. Avec bien sûr la maîtrise de la technique afin de subvertir les codes sans perdre le monde. Gonzales reste donc un rare abstracteur d'essences et le déclencheur d'un mouvement producteur de possibles en rappelent que le mal vu appartient aussi à l'image qu'il convient parfois de griffer : il s'agit de supprimer toute rhétorique afin que les apparences engendrent, non un leurre du même, mais des formes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jérôme Thélot "le travail photographique de Jean-Jacques Gonzales", L'Atelier Contemporain, Strasbourg, 2020, 200 p., 30 E.

09/03/2020

Norbert Bisky : le bal des héros

Bisky.pngNorbert Bisky assume et revendique ce corps gay comme glorieux. Ce sujet érotisé du "même" est présenté sans le faire tomber dans la moindre obscénité. La peinture évoque l'importance de fibres musculaires en s'amusant de tous les codes homos avec une jouissance joyeuse. La scénarisation tient de l'exhibition et de la revendication des stéréotypes de puissance là où les noctambules berlinois ou d'ailleurs brûlent de leurs feux.

Bisky 2.jpg

De magnifiques éphèbes la peinture célèbre le "récit plastique". Et de tels héros intiment au regardeur  l'obligation d'être "ravis" en des scénarisations presque "obligées" où il peut glisser. Il n'est donc plus question de couler du verre autour de tels corps pour en faire ceux de défunts momifiés.

 

 

 

Bisky 4.jpgBisky reprend  la "corporéité" à pleines mains loin du repli de l'imaginaire. Le corps renvoie - non sans humour - à une gloire "céleste" de l'image éloignée de toute vision sulpicienne du corps. La figure masculine devient celle des héros d'aventures et de guerres en une célébration païenne. Emergent le réalisme de la nuée déchirée et de la clarté déchiffrable car libre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Norbert Bisky, «Desmadre Berlin», Galerie Templon, Grenier Saint-Lazare, Paris, du 14 mars au 9 mai 2020.

05/03/2020

Non juste un dessin mais un dessin juste : Konrad Klapheck

Klapheck.jpgKonrad Klapheck, "Dessins (1974-2014)", Lelong & Co., du 12 mars au 30 avril 2020

 

 

 

 

 

Klapheck 3.jpgLes titres des dessins de Konrad Klapheck jouent toujours un rôle important en navigant entre l'aporie, la profondeur un un certain humour : Sèche cheveux et sac d'"Avant le départ", la clé enpapaoutée de "L'Apôtre entravé" prouvent comment une idée est traitée par un dessinateur - qui a regénéré un art premier s'il en est - selon des contraintes géométrico formelles rigoureuses qui amènent à une stylisation, une simplification, voire une déformation délibérée des objets, espaces et personnages.

Klapheck 2.jpgSous effet d'apparence de réalité jaillit une forme de réalisme magique même lorsque tout possède le plus mauvais des genres - à savoir le genre humain. Mais chaque image est traitée de manière distanciée et symbolique qui évite toute lourdeur.

L'objet ou le sujet résiste toujours à la représentation basique au profit d'une image capable de désapprendre à voir pour réamorcer un visible qui nous dépasse et n'est pas forcément donné. Pour un tel créateur le dessin s'il est "une chose délectable"  »fait le vide d’un certain "théâtre" du réel afin de lui accorder une autre profondeur. Il s'agit d'éclairer l’esprit dans une fixité particulière où demeure toujours l’impression qu’un mouvement opère.

Jean-Paul Gavard-Perret