gruyeresuisse

23/02/2020

Aimer la littérature pour son mesonge : Jean-Benoît Puech et son double

Puech.jpgLa littérature n’est pas toujours une idéalité dans laquelle l'auteur fait force de loi. Jean-Benoît Puech le prouve avec Benjamin Jordane son semblable, son double auquel il arrive à la compagne d'un père trompé  de coucher avec la créature qu'il a inventé...

En lieu et place de l'autofiction se profile un pur geste iconoclaste. La littérature n'est plus tabulée par le positivisme. Puech propose de nouvelles logiques de représentation où disparaît chaque fois l’unilinéarité des représentations comme dans cette nouvelle et le texte qui la complète.

Puech poursuit son jeu de miroirs et d'indices d’organisations et de variations, de système d’espaces et de temps. La fiction remet à nu des lois, des invariants dans des stratigraphies qui font que le corps d'une entité - entendons Benjamin Jordane - ne possède rien d'un corps céleste gazeux.

 

Puech 2.jpgLa croûte solide de la fiction se transforme en surfaces faussement dormantes sur lesquelles peuvent s’empiler des questions fondamentales : qu’en est-il de l'écriture, d'un auteur et plus généralement de la littérature dans une période où la virtualité joue des tours et où le roman classique est livré à sa pauvreté ?

Ici la nouvelle ne se réduit plus à un magma égotique en mal de sédimentation et en excès de théâtralité. Contre toute cohésion homogène, l'auteur multiplie les chausse-trappes. Et cette nouvelle nouvelle navigue loin de l’analogue et du fétiche : deux officiers s'entretuent en terre foraine au nom d'un missionnaire dont le légende et peut-être douteuse.

D’où la nécessaire outrance sans laquelle une prise en charge des histoires individuelle et/ou collective ne peut avoir lieu : Puech une fois de plus  met devant un corps qui n'est pas le sien mais fait pénétrer par sa peau une partie de son secret. La fiction devient signe sous une ligne de flottaison qui ne cache plus ses ruptures, ses secondes et ses tierces là où l'auteur et son double se moquent autant de l'éternité que du néant.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Benoît Puech, "La mission Coupelle", Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2020, 56 p., 13 E..

26/01/2020

Hans-Ruedi Giger toujours présent

Giger.jpgNé à Chur, en Suisse, le 5 février 1940, Hans Ruedi Giger étudia le dessin, l'architecture et le design. Il publie ses premiers dessins dont son "Atomkinder" (Enfant atomique) dans le journal de son école en 1964. Il développa une passion pour Freud et la psychanalyse, commence à répertorier ses rêves dans un journal et imprime une série de travaux intitulée "Un festin pour le thérapeute". Son univers est alors déjà teinté d'angoisse, d'effrayantes créatures imaginaires et de paysages étranges.


giger 2.jpgArtiste multipartitas, Hans Ruedi Giger a réalisé des courts métrages documentaires avant d'être approché pour l'adaptation de Dune par Alejandro Jodorowski, qui ne verra pas le jour. Mais il est repéré par Ridley Scott pour concevoir la créature de "Alien"dont la chair se mélange à la mécanique, branchés sur des tuyaux, renforcés par des armures.

Giger 3.jpgIl définissait son style comme "biomécanique" créateur d'une ambiance fantastique, sombre et inquiétante. Mais à côté de ses travaucx cinématographiques il continua à produire des œuvres très diverses et à caractère fortement sexuels : sculptures, peintures à l'encre, pochettes d'albums (entre autres pour  Blondie et Emerson, Lake & Palmer), pied de micro du chanteur de Korn, scénographie du Mylenium Tour de Mylène Farmer. Celui qui aurait préféré être musicien que plasticien reste un un créateur de premier plan qui aura influencé son temps.

Jean-Paul Gavard-Perret

18/01/2020

Elisabeth Morcellet baladine du monde occidental

Morcellet.pngA chaque page il faut se laver les yeux tant Elisabeth Morcellet multiplie les "portes" via dialogues, morceaux de vie, mythe ancestral, rire et mort, frustration et désir. La femme reprend une place qui lui est souvent donnée sous forme (in)congrue. D'autant que l'auteure mène magistralement le bal de ce premier roman dont les morceaux se reflètent les uns dans les autres en un mélange de temps et divers registres de langue. Sous forme d'histoire d'amour entre une femme et son mari se crée une étrange expérience narrative où les expériences accumulées de l'auteure se retrouvent sans doute.

Morcellet 2.pngCelle qui fut artiste avant de devenir écrivain pratique un chemin particulier vers une nouvelle alliance. Dans un "one scene one cut", (une scène, une coupe) l'auteure crée une montage astucieux de moments où la tension est donnée par le fragment réduit parfois à sa plus simple expression :"Machine à bulles. Machines à neige. Fête. Anniversaire synthétique. Pathétique !". Le tout avec humour là où se transporte un "loupiot" ou, revenue du bisro, "une fille requinque l'oiseau".

Morcellet 3.jpgLe roman à l'inverse du cinéma (que l'auteure connaît bien) n'a pas besoin de production : Elisabeth Morcellet en profite non sans rigueur discrète dont elle feint de se détacher pour scénariser vies matérielles et spirituelles selon diverses entropies. Les contradictions de l'Europe via l'Ecosse et celle des héros du livre ne sont pas conformes au roman et ses normes. Les scènes se succèdent ou s'empilent en un mille feuilles délicieux. Spectres et personnages voyagent vers une sorte de chute nécessaire au mouvement de désorientation du monde. Court, ce roman emporte bien plus que de sagas lourdes en facondes. Tout ici est ramassé, vif, intelligent et drôle. Mais la légèreté ni fabriquée ni inconséquente rayonne de vie en ce qui tient d'une performance presque sans fin comme le titre l'indique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Elisabeth Morcellet, "Ne jamais en finir", Editions Sans Escale, Saint Denis, 2020, 136 p., 13 E..