gruyeresuisse

10/01/2021

Jean-Louis Poitevin : je est un nôtre

Poitevin.jpgLe livre de Poitevin en sa reprise de la légende de Jonas (dont le souffle se confond avec la voix du narrateur) est là pour mettre à mal l'Histoire et le socle de ses fondamentaux. L'auteur trouve une méthode fictionnelle de dispersion des limites acquises afin de mettre à nu bien des zones d’ombres. Il réussit l'émergence d'une forme qui exprime le gâchis. Et le lecteur se retrouve bien loin de l'habituelle fiction "à la française" ou du réalisme à la Courbet. Le fameux roman miroir que l'on promène le long d'une route, le "néos" véridique et pictural sont renvoyés à une préhistoire.
 
Poitevin bon.jpgPuisant ses thèmes dans le passé la fiction a pour fonction de "subjectiver" une dimension nouvelle de la philosophie qui n'est plus présentée dans la révérence de seuls traités. Il en va de même pour le roman. Se moquant des liaisons traditionnelles du genre,  l'auteur envisage les questions de l'existence et du récit selon de nouvelles voies. L'imaginaire ne dépeuple en rien la raison : elle lui permet de trouver à travers la fiction une  narration qui, en ses cassures, ouvre sur des abîmes. Non afin de les laisser vacants mais les comprendre pour mettre fin à des déterminismes autant politiques que littéraires.
 
Poitevin 3.jpgPoitevin propose donc un nouvel état de la prose, un nouveau change de la fiction. L’Histoire politique n’est plus une chose abstraite, individualisée dans une croyance naïve, volontariste de la prétendue aventure individuelle des héros de guerre et de leurs massacres. Par la révision de la légende, des accrocs du passé à ceux d'aujourd'hui, se crée une urgence de rupture  afin de dénoncer les ordonnances des actes de destruction. Il n'y a plus de temps à perdre même si - à la fin du livre - l'espoir reste une question sans réponse.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Jean-Louis Poitevin, "Jonas ou l'extinction de l'attente", Tinbad Roman, Editions Tinbad, Paris, Janvier 2921, 158 p., 18 E

04/01/2021

Nadia Lee Cohen : pourquoi cacher ce qu'on ne saurait voir ?

Lee Cohen Bon.jpg

 

"Women" - premier livre de la photographe britannique installée à Los Angeles Nadia Lee Cohen -  est  une iconographie pop hyper-surréaliste où la nudité est centrale. Mais s'y cache  une vision  émouvante qui échappe au voyeurisme basique là où le silence semble être l'unique liturgie. 

 

 

Lee Cohen bon 2.jpgLes femmes réunies ici ne résident pas vraiment au sein du monde dans lequel nous vivons, et ne partagent pas ses normes "politiques" ou les valeurs de la beauté.  La nudité commune à toutes les images est reprise pour montrer que son niveau n'est pas absolu mais est déterminé par ce que l’individu pense être personnellement le déshabillé.  

Lee Cohen bon 3.jpgLes femmes montrées dans ce livre remarquable ne sont  pas faibles. Elles se sentent autonomes en conséquence autonomisent le regard.  Preuve que la nudité possède d'autres ingrédients que la culture des fantasmes. Elle  peut devenir une revendication féministe. Particulière certes mais féministe tout de même.

Jean-Paul Gavard-Perret

Nadia Lee Cohen, "Women", Préface d’Ellen von Unwerth, Vogue, 216 p., 2021.

17/12/2020

Colette Fellous : aller simple

Fellous bon.jpgKyoto devient l'écrin de l’écran d'un film étrange ou le miroir qui peut se traverser. L’Autrefois rencontre le Maintenant. C’est pourquoi l'auteure réinvente son propre cinéma intime. L’Imaginaire fait germer le passé en une relation double avec l’image de la ville japonaise et le corps de la fillette. Ce dernier "métaphorise" celui de son accompagnatrice. Si bien que le voyage au pays du Soleil Levant donne à la vie de Colette Fellous le roulis d’une perspective large d’émotions. Le changement de décor, de cap et la présence de la fillette opère une fente dans la psyché de la créatrice.

Fellous 2.jpgSoudain l'auteure peut aller plus loin avec elle-même d'où ce besoin d'imaginer qu'un tel voyage serait éternel. S'y recreusent des sources, s'incisent les songes qui échappent à la seule tyrannie de la Méditerranée. Déplacement et présence placent Colette Fellous dans une situation perceptive nouvelle. Elle offre à son passé des transformations successives. Certes la boucle n’est jamais bouclée mais en cette construction mentale, le "direct" est toujours différé et se trame selon une représentation paradoxale, à savoir celle de l’évidement de l’évidence pour créer un abyme.

Fellous 3.jpgUne enquête filée est tout autant décortiquée dans l'espace de la cité lointaine là où la créatrice tresse un geste de remise symbolique. Il replace ou plutôt déplace le je. Un tel "eastern" dissout la frontière du moi ou le creuse au moment où le Japon dénude le réel. "Kyoto Song" remet en cause - à travers les sensations - bien des souvenirs. Jaillit la perception de leur perception. Se retrouve la clarté déplacée de l'enfance. Elle permet de voir ce qui n’avait pas encore de nom, de s’approcher de soi en s’approchant de l’autre par la  hantise de l'air suave où des ombres étendent leurs coloris, leur poussière, et surtout la diaphanéité. En un tel "chant" l'oeuvre de la créatrice trouve ici une paradoxale assise, une sorte de départ sans appel - sinon de celle qu'elle fut.

Jean-Paul Gavard-Perret

Colette Fellous, "Kyoto Song", Gallimard, Paris, 2020, 192 p., 20 E.