gruyeresuisse

21/08/2021

Véronique Bergen et les portes de la nuit

Bergen.jpgIl y a 47 ans, la cinéaste Liliana Cavani créa le scandale avec "Portier de nuit".  Dans ce film Maximilian (Dirk Bogarde) est portier de nuit dans un hôtel qui accueille des anciens nazis. Lucia (Charlotte Rampling) accompagne son mari, chef d'orchestre, dans cet hôtel. Maximilian reconnaît en elle une ancienne déportée qui était sa maîtresse. Elle se trouve attirée par son ancien bourreau et redevient sa maîtresse. Mais ils sont traqués par d'anciens nazis qui tentent de faire oublier leur passé
 
Bergen 2.jpgNon seulement la cinéaste prenait ainsi de biais toute une vision, de l'histoire mais en faisait jaillir un refoulé qui -quoique on en eut dit à l'époque - n'avait rien de révisionniste ou de simplement politique. Pour l'illustrer la philosophe Véronique Bergen toujours brillante dans son écriture et sa pensée pousse plus loin les analyses sur ce film et son incandescence aussi érotique que tragique. Une clarté noire point dans la parfaite ténèbre. Liliana Cavani évoque ce qui produisit dans la société d'alors une forme d’effroi là où certains - à l'inverse mais tout autant à tord - voulurent voir une mystique du péché. De fait jaillit un amour qui dans son effet retour n'espère plus rien. Mais ce rien est tout. Et c'est peut-être en ce sens que le passé rejoint le présent des deux protagonistes.
 
Bergen 3.jpgPour eux l’érotisme libère de la violence de la servitude, de l’assujettissement comme de la maîtrise et l'abdication. Il n’ignore pas où l’être peut aller. Ce dernier peut soudain accepter les accords équivoques, inavouables. Il se doit à l’impossible par son ouverture à la sève du vivant. Enfin il embrasse et accepte la défaillance face à la raison. D'une certaine manière les amants montent  les marches d’un échafaud. Ils osent aussi détruire des vérités que les autres évoquent - et pas seulement à tord -  de toute leur hauteur. Mais la cinéaste précipite le regard sur le dessous de l'Histoire et implique un regard au-delà. L’humain dans la plénitude de sa chair n’est pas relégué à l’état d’animal quoiqu’en dise l’idéologie populaire qui s’en faisait l’écho. Et Bergen rappelle que les moralistes ne permettent donc pas de répondre à ce qu’il en est de l’éros. Il pèse de tout le poids de l'interdit ou d'un impensable en miroir d'un autre impensable.
 
Jean-Paul Gavard-Perret.
 

Véronique Bergen, "Portier de nuit - Liliana Cavani", Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 224 p., 20 E..

14/08/2021

Du cocon à l'envol : les métamorphoses de Katharina Rüll

ruel.jpgKatharina Rüll crée des installations axées autour de la notion de fiction. Elle est nourrie de nombreux accessoires, décors et costumes que l'artiste trouve en se promenant dans les alentours de Bâle. L'histoire de ces objets, leur recherche et leur recyclage fait partie intégrante de ses œuvres à mi-chemin entre science-fiction et mystique.
 
Ruel 3.jpg"Transformations"concentre une série de représentations de performance qui traitent du thème de la métamorphose. Les processus de changement sont représentés entre autres dans le langage des formes de la biologie et de la mythologie. Le papillon émerge sans cesse du cocon. Celui-ci est l'endroit où l’isolement puis la  transformation de l’intérieur peut avoir lieu.
 
 
 
 
ruel2.jpg
 
La femme dans le cocon est isolée du monde extérieur pour arriver à elle-même. Comme dans le conte de fées, le lieu de transformation se trouve à une altitude inaccessible aux hommes. Cela symbolise la solitude nécessaire à cette transformation intérieure. Parfois le cocon semble appartenir à un paysage lunaire (propre à la symbolique du féminin) jusqu’à ce qu’il commence à bouger lentement... C'est donc la "réécriture" de la vie qui se distingue.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

http://katharina-ruell.com

25/06/2021

Philippe Thireau : King-Kong de Lausanne

Thireau.jpgSans nous faire prendre les lanternes magiques pour des vessies - du moins pas tout à fait - Philippe Thireau crée en Malevitch littéraire, un roman noir sur fond noir même si tous ses narrateurs lui adressent in petto un  "Ne me laisse pas ici parmi les ombres". L'auteur, sans forcément, les écouter les sauve plus ou moins car tous, de près ou de loin, sont une partie de lui-même. Et ce dans leurs dérives en boues sociales plus que terre fixe, en film lent où tout le monde s'agite, en film d'action où rien ne se passe.
 
Thireau 2.jpgEntre Paris et Lausanne, la belle pulpeuse Abricot dégagée des pièges du marieur fou et Gabon sorte de surmoi de l'auteur renvoient à de courbes histoires qui réanimeront bien des souvenirs aux passionnés de sinécures comme des cures de ciné. Il ne faut pas pour autant compter sur Thireau pour en devenir le saint prêtre. Il construit des galères méphistophéliques dont les piliers de la sagesse ou de la folie sont Jean-François Stévenin et Jean-Luc Godard (en danger). Nous aurions pu rêver pire et l'auteur nous balade entre Mercedes 190 et machine de projection (Victoria5 B que les spécialistes apprécieront). A mesure que la frontière franco-suisse s'approche, tout va à vau l'eau (du Léman).
 
Thireau 3.jpgGrésillent le réel et le rêve, l'éros et ce qui le tue. L'auteur d'un tel pôle hard permet par l'image fixe de découvrir le mouvement et la vitesse à travers des flous et des angles de vue fascinants massés - à la limite de la décence - avec ironie avenante. Existe en noir sur blanc ce qui crée une poésie viscérale de l'être et du monde, de la vérité par le mensonge. Si bien que Thireau devient un chamane comique. Il transforme le grain cinématographique en brillance farcesque pour enchanter le réel même lorsque tout le désenchante. Existe ici non seulement un oeil ironique qui caresse le monde mais le regard qui l'approfondit par tout ce qui dans la fiction pouffe et fait résistance.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Philippe Thireau, "Cinéma Méphisto", Coll. Bleu Turquin, Editions Douro, 2021, 88 p., 15 E..