gruyeresuisse

13/04/2020

En attendant l'été : Anna Zerdib

Zerdib.jpgPour présenter son livre Anna Zerdib écrit : « C’était l’hiver après celui de la mort de ma mère, c’est-à-dire mon deuxième hiver à Montréal. J’ai rencontré Noah et j’ai eu ce secret. Tout s’est produit pour moi hors du temps réglementaire de la perte de sens". Et d'ajouter une peu plus loin : " Pour le secret, je ne suis pas certaine, il était peut-être là avant, un secret sans personne dedans."

Et soudain, aux heures de confinement que nous vivons, ce roman plein d'émotions est encore plus prégnant. S'y mêle la disparition, la mort (d'une mère), mais aussi l'amour, ses fantasmes, ses désillusions qui servent de" petits arrangements avec le réel" en des ruses nécessaires pour tenir et attendre l'été. C'est donc l'"ostinato" d'une sortie en attendant que la glace de neige qui recouvrait le corps finisse par disparaître.

Zerdib 2.jpgIl s'agit de savoir comment remarche la vie et de reprendre la route un temps arrêtée. Il faut déclore la chair, redonner de l'élasticité à la peau de nouveau poreuse à la caresse. Ce qui demeure dans le moment qu'Anna Erdib décrit reste plus le trajet et le but. Celui-ci sera révisé plus tard. Pour l'heure l'objectif est de ne plus rester prisonnier de la saumure morbide. Il faut donner à l'âme son élan, rester rebelle aux harcèlements de temps puis attendre les hirondelles. Pas à pas. Corps à corps. Elles arrivent

Jean-Paul Gavard-Perret

Anna Zerdib, "Les après-midi d'hiver", Collection Blanche, Gallimard, Paris, 176 p., 2020.

08/04/2020

Guillaume de Sardes : de Tanger à Genève

Sardes 3.pngAnalix Forever - promotion du travail de Guillaume de Sardes par Barbara Polla,  Genève, du 13 au 17 avril 2020;

Tout le travail de l'écrivain-photographe, réalisateur et commissaire d'exposition Guillaume de Sardes reste une variation autour de l'errance. Pour lui elle  retient la vie plus qu'elle ne la dissipe. Photographies, vidéos, livres répondent à ce que Céline demandait au créateur et que l'auteur se plaît à répéter : « Si on ne met pas sa peau sur la table, on n’a rien ».  Dès lors même dans la théâtralité de ses photos et de ses films rien n'est artificiel. Les situations évoquées ont été vécues ou inspirées par une personne réelle.

Sardes.pngMais l'imaginaire est là et intervient comme supremus d'un état de réalité. Adepte de la photographie érotique, dans ce champ aussi le créateur dissipe bien des ambiguïtés : rien de purement formel ou - et à l'inverse - réaliste. D'autant que pour le créateur l’amour reste la grande question. On l'oppose souvent à la pornographie. Mais De Sardes précise : "Où se situe la frontière ? Car il y a dans l’amour une part de pornographie qu’on ne peut pas éluder". Et le passage du réel dans la fiction peut sans doute ouvrir une solution.

Sardes 2.jpgRelisant les écrits de Jean Genet l'auteur est revenu sur ses traces de fin de vie dans "Genet à Tanger", court métrage écho de son livre. Existe entre le créateur et sa créature incarnée par Philippe Torreton "L’incroyable (qui) est parfois vrai" comme l'écrit Barbara Polla. Genet y aime la poésie de Rimbaud et Mallarmé et on l'entend les réciter face à la plage : la lumière se joue des corps d'adolescents ils deviennent des mirages là où - pour une dernière fois - l'auteur fuit parmi des ombres inconnues. Elles paraissent, se découpant sur la mer, monter entre grâces démoniaques et pesanteur des éthers trop vagues pour qu'on puisse y croire.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/04/2020

L'éloge du secret : Cyril Huot

Huot.pngQu’est ce qu’un mot qu’on ouvre ? Que devient entre autres le mot "écrire" quand le silence de la voix le recouvre, l’agrandit, le blesse et le renverse ? En quel sens le mot "écrire" peut-il être mis à nu ? Ce sont là les questions posées par une Huot qui rattache la nudité du mot écrire à l’exhibition de la "sainte" éprise d'un objet qui passe du vernaculaire au sacré.

Dans ce récit, le mot "écrire" se dévoile tant ne reste que la nudité si particulière du texte cru. Il résiste en dehors de tout ce qui pourrait le masquer. Reste l’exhibition fiévreuse de l’écriture contre le silence. La nudité des mots  envahit la perception et l’esprit au moment où se crée plus qu'un interstice. En exhibant sa chair l'héroïne met en écho la violence du dedans. Son sexe troue la peau comme les mots de Huot percent le silence au sein du sacrifice de l’intégrité d’un organisme.

Huot 2.jpgDès lors la nudité offerte s’oppose à l’état fermé, c’est-à-dire à l’état d’existence discontinue. Le récit révèle la quête d’une continuité possible de l’être au-delà du repli sur soi vers un absolu qui fait de la femme une sainte. Ce texte lève le secret de l’intime, invite à un autre secret et fonde une communauté inavouable. L'écriture cerne à la fois l’espace du caché et construit une forme d’identité sans doute étrange, mais construite à l’aide d’indices plus ou moins évidents là où le silence est de mise. L’énigme s'y accroche.

Jean-Paul Gavard-Perret

Cyril Huot, "Secret, le silence", Tinbad-roman, éditions Tinbad Paris, 18,00 €