gruyeresuisse

12/11/2020

Belinda Cannone : Besoin de personne

Cannone.jpgBelinda Cannone  prouve que Dieu (ou quelqu'un d'autre) ne donne pas seulement aux chèvres le goût des fruits de l’arganier. Et ce ne sont pas plus les femmes qui recrachent les noyaux que les hommes leur font presser pour extraire une huile précieuse avant de fumer une cigarette.  Pour preuve cette nouvelle qui met en scène  dans une road story  ibérique Youssef petit-fils d’un soufi  qui, dit-il, "a mal tourné, enfin qui tournait sur place dans sa danse mystique, au lieu que lui, Youssef, suit les révolutions de la planète dont le centre est fixé à Marseille:

Cannone.pngLe héros fait le voyage vers le Maroc en voiture en compagnie d'un ami (Boris). La voiture est bourrée d'ustensiles pour le bled. Le voyage est des plus classiques. Il sombre dans la banalité avant que Youssef ne distingue une femme aux cheveux blonds "comme ces filles de l’Est qu’on voit de plus en plus derrière le cours Belzunce." Jupe relevée près d’une voiture elle urine en le regardant dans les yeux. Les deux restent immobiles : "Elle ne pissait plus mais restait accroupie dans le soleil, sans que je comprenne si elle voulait prolonger l’offrande de cette vision ou si elle avait oublié sa posture".

Cannone 3.jpgEt soudain pour le héros la vie s'est arrêtée. Du moins dans un moment de latence . Et Boris de demander au conducteur : "Comment, tu ne descends pas pour une vision du Paradis ?".  Mais - traumatisé par la perte de sa fiancée dans les bombardements de Mostar – que pouvait-il répondre ? Il vient d’un pays qui n’existe plus. Il aime passer les frontières et c'est tout. Quant à la fille il l'a espérée encore un peu, aurait voulu voir la couleur de ses yeux et savoir si elle avait voulu partir avec lui. Un temps il se fait un cinéma. Puis  la vie continue. Il n'y aura pas de femme blonde. Mais le vide. Final cut pour ainsi dure. Dans le genre c'est bien. Voire plus.
 

Jean-Paul Gavard-Perret
 

Belinda Cannone, "La  Pisseuse", éditions Ardemment, 2020. Dessin de Jacques Cauda.

05/10/2020

Nathalie Léger-Cresson : effacements progressifs des pangolins

Leger Bon.jpgAvec Nathalie Léger-Cresson il faut se méfier des eaux dormantes... L'auteure se dit transparente : voire... L'auto-fiction se transforme non sans raison en ce qu'elle nomme une "surfiction" progressive du désir. Ecrivant au besoin "à la lumière de ma lampe à huile de thon en boîte", elle fait un sort à ses agissements et ses rencontres : amants plus ou moins de passage mais pas seulement.

Leger.pngA travers son calendrier - où se perdent les jours quoiqu'ils se multiplient - s'instruit  la création sous forme de journal plus ou moins intime de, sinon des légendes, du moins des manières de faisander  le réel  pour le rendre plus consommable. Libre, altière, drôle, performante au plus haut point - si on la suit dans ses divagations aussi sérieuses que farcesques - Nathalie Léger-Cresson propose  en conséquence des rêves amplifiés pour corriger les drames couvés non par les mères de vinaigres mais des sortes de malotrus qui croyant la conquérir se perdent.

Leger 3.pngExit les langueur mélancolo-romantiques et bienvenus aux hop ! hop ! hop ! qui laissent benoit jusqu'au pangolin... D'autant que la réclusion covidienne ne convient pas à l'imperturbable. Elle cultive ses cinq à sept non ascètes à l'épreuve des nuits et des jours entre boulot et métro mais pour divers dodos. C'est du grand art. Celui qui  s'éloigne du confinement et non seulement le temps d'une pandémie car ici, le vagabondage féminin prend une force exponentielle et jouissive. Celle qui avait déjà ravi par ses précédents livres chez la même éditrice passe au vrombissement entre autres par des jeux géniaux de graphisme dans son existence littéraire tatouée plus en joie qu'en douleur :

m o t e u r !

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Nathalie Léger-Cresson, "Le sens du calendrier", Editions des femmes - Antoinette Fouque, Paris, 171 p., 15 E, 2020.

14/05/2020

Amourante tendresse de l'abandon - Barbara Cardinale

Barbara Cardinale.jpg

 

Barbara Cardinale vit et travaille à Lausanne. Le livre d’artiste occupe une place prépondérante dans sa pratique artistique. Elle en publie régulièrement chez des éditeurs suisses et français. La plasticiene travaille en grande partie avec la technique du transfert qu’elle explore sur différents supports tels que le bois, le papier ou encore le cuivre et combine souvent cette technique avec des rehauts au crayon graphite ou à l’encre.

 

Barbara Cardinale 4.jpgSe créent de la sorte des "capsules périphériques" pour reprendre le titre d'un de ses livres mais aussi des portraits humains et animaliers dont la substance déborde ce qu'elle est normalement et ce dans le périmètre précis que représente chaque silhouette. Et si le ventre déborde ce n'est jamais d'un pantalon mais d'une bouche plus ou moins et implicitement dévorante au milieu de tenailles de marines exotiques au dessus des genoux.

 

Baraara Cardinale 3.pngDes bustes s'aggripent à divers éléments comme aux ligaments de la langue plastique dont les muscles nourrissent ce qui écrase les vertèbres. Le déconfinement n'est pas de mise puisque tout se passe à l'intérieur d'un corps en mutinerie. Avec Barbara Cardinale il ne se contente jamais de reposer en paix mais se délecte d’étoiles, disséque le soleil dont il avale la clarté. Le tout dans la vague d’une silhouette : la créatrice la coud en cert-volant pour la transformer en  danse ou rêverie.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir site art&tfiction, Lausanne.