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09/12/2018

Pierre Bayard : Agatha Christie maîtresse d'erreurs et faussetés

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Avec "La vérité sur Dix petits nègres", Pierre Bayard pousse à l'extrême les logiques esquissées dans plusieurs de ses livres - entre autres dans "Qui a tué Roger Eckroyd ?" et "L'affaire du chien des Baskerville". Plutôt qu'une analyse critique du livre d'Agatha Christie, Bayard crée ici un exploit en déroulant un roman dans le roman là. Le narrateur y développe sa contre-enquête.

 

 

 

 

Bayard.jpgEst-il fondé à le faire ? Sans aucun doute. Car il est le mieux placé puisqu'il s'agit non d'un simple quidam mais du (ou de la) meurtrier lui même. Pas celui que l'Anglaise a cru confondre mais celui qui lui a échappé, laissant le crime impuni, un innocent accusé et un assassin qui court depuis près d'un siècle. En inversant les rôles l'auteur redresse les courbures d'une fiction qui - vue sous un tel angle - est une inconséquence voire une quasi imposture.

 

Bayard 3.jpgPierre Bayard s'amuse. Mais pas seulement. Il dénonce une fiction policière où erreurs de jugements et d'interprétations pullulent. Par ailleurs l'auteur libère enfin les héros de tout livre et de préciser :"combien il m'a paru scandaleux que les personnages, alors même que chacun leur reconnaît une part d'existence, ne soient jamais appelés à donner leur sentiment sur le texte dont ils sont l'objet". Voilà qui est fait. Et bien fait. Humour en prime. L'auteur donne cours à son entière maîtrise en prouvant que tout prétendu justicier vit au dépend de ce qui le croit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pierre Bayard, La vérité sur "Dix petits nègres", Editions de Minuit, Paris, 2019, 176 p., 16 E..

02/12/2018

Amères tunes et apnées juvéniles de David Besschops

DBesschops.jpgans "Placenta" une mère alitée narratrice déblatère contre son fils. Une aide familiale lui sert de chambre d’échos prouvant combien le transfert c'est les autres. Et ce au milieu d'apparitions périfériques dont une "Carington" en rien Eléonore mais éprise d'elle-même. Elle voudrait faire du livre un miroir. Ce que la narratrice ne permettra pas. Son accord des on ne se veut en rien abri puces ou bar à basses pour gay luron.

Joue contre jour "Placenta" avance ainsi vers la perte finale. Mais il est rarissime de lire de tels débaroulements dans la langue. Preuve que les irréguliers belges sont toujours vivants. Grace à eux l’ère de la renonculacée sans cesse annoncée esr retardée mais chaque rosier y a son fumier. Chaque pétale son pal, son palier, son espalier, ses auréoles, ses aréoles et toutes ses alvéoles.

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Besschops sait que toute vie se nourrit d’épines mais il ne s’en soucie pas.Qu’importe si des fleurs sont allongées dans des cerfeuils. On entend sonner le glaïeul. L’hallali du lilas a résonné. Font chorus quelques cris sans thème. Seules ancrées dans la nuit deux angéliques mélangent leur protubérance. Cela ne semble une aberrance que pour les abbés rances et pour les athées divins qui voient dans l'inceste l'action d'une femme dantesque et en rien dulcinée. Elle transforme l’enfer en un paradis qui , en ses salles de gym, fait autant d'haltères que d'égaux.

Jean-Paul Gavard-Perret

David Besschops, "Placenta", Editions Comor en Nuptial, Namur, 2018, 60 p..

29/11/2018

Jade Hoeppli face à l'éclipse

Hoeppli 3.jpg"Je / Tu" est comme le sous titre l'indique "une histoire de vengeance". C'est aussi le premier temps d’une trilogie sur l’emprise. Son auteure genevoise a grandi dans l'ambiance punk (son père est chanteur et compositeur du groupe "Killing Joke"). Elle est performeuse et écrivaine. Sans se préoccuper des frontières artistiques elle s’interroge sur son genre, son statut, les pressions politiques, religieuses et sociales qui s'imposent à celles qui vivent dans une certaine marge. Plus particulièrement ici dans celle d'une histoire d'amour entre désirs et cauchemars : " je ne sais par où commencer, je n’y trouve ni début ni fin, je recolle des souvenirs confus, je rouvre des blessures de peur qu’elles se referment dans le silence, et d’oublier comme tu m’as oubliée. Je pense que chaque enfant blessé joue à ce jeu, et que nous faisons tous ce rêve terrifiant peuplé de monstres et de belles en danger" écrit la narratrice qui se remémore un épisode de sa prime adolescence lorsqu'elle fut en proie à un adulte qui, pour le moins, manqua de repères chez celle qui cherchait sans le savoir un "re-père".

Hoeppli.jpgTout progresse comme dans les contes où l’héroïne entame son périple en transgressant un interdit. Son monde "enchanté" est vite soumis aux lois d'une meedle-class faite de "scarabées" qui traînent dans des jardins plus ou moins glauques. En de tels lieux "la vermine s’agrippe aux princesses pour les parasiter à leurs tours." Dès lors le roman célèbre autant une certaine pureté que la violence subie par les femmes dans leur corps et leur coeur. Les hommes "jouent" facilement pour attraper de telles princesses qui attendent ce qu'ils sont loin de vouloir leur donner. Il y a en eux une perversité qui n'est peut-être que la répétition de gestes anciens. Mais cela ne la justifie rien.

 

 

 

 

Hoeppli 2.jpgL'héroïne rêve d'un partage qui fait trop facilement paraître chaque homme comme un dieu. Mais sa lumière "divine" est noire. La jeune fille offre à l'autre tout le ciel qu’elle possède, immense, inconnu. Mais c'est une sorte de fin de non recevoir qui lui revient. Il s'agit désormais de se rebeller dans l'espoir de pouvoir se représenter de nouveau à la lumière comme si c’était la première fois. Au bord du précipice, l'héroïne n'est désireuse que de se relancer. Elle a compris que ce coeur qu'elle voulait donner la fit tomber des nues. Divisée face à celui qui prétendait l'aimer, elle se retrouve le corps en morceaux. Ils ne pourront tenir ensemble par rien d’autre que la vengeance. C'est l'ouverture à soi face aux mondes des prédateurs et des lâches.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jade Hoeppli, "Je/Tu", Editions Amatlthée, 2018, Nantes.