gruyeresuisse

22/04/2019

Marta Bargman : histoire belge

Bargman 1.pngPremier long métrage de fiction de la réalisatrice documentariste belge  Marta Bargman, ce film en trois parties est une sorte de voyage plutôt réussi chez "ceux qui prennent des douches". Une Roumaine y rencontre un Belge et les aventures commencent même si l'épisode de la rencontre première et sa préparation reste la partie la plus intéressante d'une fiction pleine d'humour et attachante et qui évite le genre "feel-good" en dépit de ses désamorçages.

 

Bargman 2.pngSortant le cinéma du réel avec modestie, la réalisatrice crée un portrait au delà de ce qui pourrait devenir une histoire tragique à fort enjeux dramatique et naturaliste. Les deux personnages (la femme surtout - incarnée par Alina Serban)) l'emportent sur le reste et le contexte pour dégager le film des sentiers battus sur une échelle particulière et au cœur d'une complexité inattendues.

 

Bargman 3.jpgTout se décale par la présence même du corps de la prétendante d'abord effrayée par son futur mari (Tom Werneir) à visage inquiétant mais qui va se révéler un agneau. Le film ne bascule jamais dans le drame au sein d'une dimension fictionnelle où chacun arrive à se comprendre. Tout retombe toujours sur ses "pattes" en une superbe fin. Elle fait glisser dans une atmosphère étrange dénuée de tout commentaire superflu. L'émotion est forte et jamais surjouée.  Une frontière des marginalités se dessine en un exercice de nuances où tout est filmé au niveau des personnages. C'est du Pialat en plus enjoué là où une femme s'émancipe de manière habile, hors oecuménisme mollasson.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 
"Seul à mon mariage", Marta Bargman
 

16/04/2019

Yelena Yemchuk : transferts et stucs en stock

Betty.jpgAvec ses photographies et vidéos de l’artiste plasticienne ukrainienne Yelena Yemchuk crée une atmosphère à la David Lynch ou  Fellini . Comme eux elle repousse les limite du filmique. Les "simples" portraits contiennent une complexité de narration et de représentation. Par ses diverses séries l'artiste met en question ce que filmer et photographier implique au moment où les structures sociales et la condition humaine sont mises en porte à faux par des changement politiques.

Betty3.jpgDécoulant de l’éclatement de l’Union soviétique et des ouvertures démocratiques Yemchuk avec "Mabel, Betty & Bette" explore l’identité lorsque de telles modifications peuvent entraîner la perte de soi par celle des repères. Tournées dans son Ukraine natale, les images de Yemchuk sont incarnées par Anna Domashyna qui assure le rôle des trois personnages de fiction. Ils sont représentés dans ses photographies par des mannequins portant l’une des leurs trois perruques correspondantes et interprétant les différentes histoires inventées par l'artiste.

Betty 2.jpgEntre amnésie et rêve éveillé Yelena Yemchuk montre le brouillage, l'alarme et la confusion que créent les moments de fractures de régimes et le passage d'un monde à l'autre. La femme devient l'archétype d'un corps réel et symbolique sur lequel "tombent" les projections de soi et de la société. Le tout dans une performance statique impressionnante scénarisée par celle qui rameute un monde étrange de poupées et de spectres pour dire ce que passer d'un monde à l'autre veut dire en un jeu entre néo-réalisme et onirisme pur.

Jean-Paul Gavard-Perret

Yelena Yemchuck, "Mabel, Betty & Bette", Dallas Contemporary, du 13 avril au 18 août 2019.

01/03/2019

La vie dans les plis : Sylvie Aflalo-Haberberg

Aflalo.jpg

Les plis des robes des personnages de Sylvie Aflalo-Haberberg leur servent de doublure puisque leur dedans est victime d'un dehors. Celui de l'absent(e). La photographe ne tente pas de le démasquer mais par aporie il n'est que plus présent. Chaque héroïne devient une patiente victime d'un mal d'amour dont la créatrice souligne les accrocs.

 

 

 

Aberberg.jpgElle montre combien tout rapport à l'autre comme à soi reste un rapport à la fois de de force (mouvement) et de faiblesse (fixation) et combien il n'y a pas de rapport à soi qui ne dérive du rapport avec les autres en soi. L'oeuvre n'apprend rien sur eux surtout lorsque l'affect pour ceux-ci est impossible et qu'en leur nom les femmes ne peuvent avancer - et même dévêtues - qu'en se cachant.

 

Aberberg 2.jpgLa seule visibilité de la photographie n'est donc pas ce qu'elle montre mais voile. Il existe moins de l'image, que du langage. Un langage séparé de l'autre comme il coupe le voyeur de l'objet de ses fantasmes. Au "que puis-je savoir de l'autre, que puis-je en énoncer, que puis-je en faire ?" se superposent trois autres questions : "Que puis-je, Que sais-je ? Que suis-je". C'est là l'horizon de l'oeuvre et sa sidération. Celle d'une altérité à la fois criante et remisée. L'autre  lointain, devient intérieur, son "surpli" fait partie du costume (ou ce qui en reste) de celles qui ne cherchent pas forcément à lui en tailler un. Entrent-elles en rédition ou restent-elles en désir ? 

Jean-Paul Gavard-Perrret

Sylvie Aflalo-Haberberg, "Tu me vois", En vente Librairie Tschann, 125 bld Montparnasse, Paris VI et mail : sylvie.haberberg@wanadoo.fr