gruyeresuisse

01/02/2019

Sasha C. Bokobza : le réel et ses oscillations

Bokobza 3.jpgSasha C. Bokobza provoque un éloignement du réel sans l'oblitérer. Se dissociant du leurre réaliste elle prouve que voir ce n'est plus percevoir mais d'une certaine façon un "perdre voir" (tout autant un « sur voir ») puisqu'un tel choix viole les lois de la représentation et le matérialisme pour donner au réel une chair vivante et inédite.

Bokobza 2.jpgCet art transforme chaque objet en sujet. Se crée un dialogue entre l'artiste et le monde.. Elle renoue avec les forces non seulement primaires de la force des choses mais avec celles que l’art lorsqu’il n’est pas dévoyé peut proposer et en premier lieu cette fameuse beauté convulsive que l’époque a fini par oublier.

Bokobza.jpgLa peinture a pour visée de sortir de l’enfer terrestre et de lutter contre la part du corps martyrisé par son absence de spiritualité ou par la présence de la misère. Et Sasha C. Bokobza invente une peinture aux multiples facettes qui scrutent les intérieurs des lieux entre réel et fusion .

Les œuvres deviennent des zones de fouilles capables d’atteindre le vortex de la machinerie du réel pour figurer des jaillissements. L’artiste récupère diverses traditions pour les adapter à sa propre affectivité et sa mentalisation. Tout est poussé au paroxysme mais sans la recherche de l'effet pour l'effet. La peinture devient l’acte de faire non un discours mais un corps qui bouge, sort, s’use, recommence. S’y éprouve l’action du sens et de l’émotion. S’y ressentent différents degrés d’ouvertures ou d’étranglements.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir le site de l'artiste.

31/01/2019

Les si reines de Mirka Lugosi

Mirka.jpgFaut-il à tout prix maquiller et doubler par des coloriages intempestifs ce que Mirka Lugosi montre et offre ? Ce serait un sacrilège et reprendre à l'inverse le strip-tease du corps et de l'âme que la créatrice organise en des outrages dont elle garde le secret. Elle découvre le sexe comme un visage dans le sable à la limite de la mer à marée descendante. Le regard du voyeur vient s'échouer superbement sur la plage de telles épures en une ubiquité que les desssins portent en eux dans la sophistication et volupté volontairement surannées.

 

 

Mirka 2.jpgLe travail sacralise le corps féminin en le ramenant à sa fonction érotique. Bref Mirka Lugosi ne tergiverse jamais. Et ce sans la moindre condescendance ou mollesse qui concèderait   une portion - fut-elle congrue - à la morale. Le désir est moins de surprendre que d’approcher au plus près du corps en tant que sujet  ostentatoire suprême qu'il faut respirer. D'où la nécessaire transgression qui passe toujours par cette théâtralité de la théâtralité afin de faire surgir une autre vérité ou plutôt une autre vénération.

 

Mirka 3.jpgMirka Lugosi détourne par ses sirènes terrestres des images préfabriquées. Et si elle enveloppe ses "héroïnes" fragiles dans des déshabillés démodées, c’est pour mieux saisir leur beauté qu'il faut regarder sans gêne selon l'ordre implacable des voyeurs (et de quelques héros esquissés dans ces deux livres) aux aguets et trouvant là leurs cieux. Mais Mirka Lugosi est toujours plus intelligente qu'eux. Elle s'en joue : soit elle leur ferme les yeux, soit l'Eurydice les renvoie à leur stade infantile en leur offrant des livres à colorier...

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Mirka Lugosi, "Depraved housewifes'", 2 livres de coloriages, Derrière la Salle de Bains, Maison Dagoit, 2019, €12.00

Pauline Rousseau : Je qui ça ?

Pauline-Rousseau.jpgPauline Rousseau semble revenue de tout (ou presque) : "Après cinq années d’études supérieures et de jobs étudiants, des centaines de curriculum vitæ envoyés (...) ma capacité à faire semblant s’est sérieusement étiolée." Pour se venger la photographe a inventeé un diverstissement et une dérivation : "les objets mis en scène dans cette édition constituent une collection d’objets que j’ai subtilisés dans les différents endroits où j’ai pu travailler.Aucun problème de kleptomanie me concernant, je n’ai d’ailleurs jamais volé dans un endroit où je ne travaillais pas."

Pauline-Rousseau 2.jpgCette entreprise plus compensatoire que conservatoire devient un petit traité de l’art. Face au sacré accordé aux images Pauline Rousseau propose une déviance ou une réinterprétation du geste créatif. En feinte d’osmose avec le grand art, la photographe - plutôt que cultiver ses affres - lui accorde de bons coups de pieds de l’âne. Néanmoins la volupté demeure au côté d’une ironie coruscante. Pauline Rousseau s’amuse tout en donnant de subtiles leçons d’interprétation. Le léché se déplace au profit d’autres ardeurs: celles d’exigences iconoclastes.

Pauline-Rousseau 3.jpgLes cordages sont dénoués dans ces face-à-face qui ouvrent le nacre de coquillages d’où jaillissent des flots vivifiant. Ironisant sa propre image - sexy au demeurant - la photographe s’en amuse non sans gravité. Elle disloque les rêves ineffables du conditionnement social. Loin du scandale elle propose ses interventions et ses combats jubilatoires. Elle entre en résistance contre l’ennui au moyen de ses partitions visuelles. En sa corolle et taille de guêpe la fourmi dépitée se métamorphose en cigale joviale.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Pauline Rousseau, "Délits d’objets", Galerie Dilecta Paris, du 26 janvier au 23 février 2019. Lors de cette exposition un livre d’artiste sera publié en édition limitée.