gruyeresuisse

04/11/2019

Manon Gignoux : éloge du vide

Gignoux.jpgLes femmes de Manon Gignoux ne sont plus traversées par l’ondoiement de tissus. Mais ce qui couvrait (jusque là) ne dévoile plus rien. Et pour cause. Reste sans doute l’effet civilisateur du vêtement. Mais il demeure volontairement "sans effet".

 

Gignoux 3.pngLoin des tréfonds obscurs peut s'y chercher l’image d’une autre femme, qu’on aurait côtoyée peut-être du moins rêvée à l'évidence. Surgit  aussi le regard ambigu sur le statut non moins ambigu de la féminité dans une société avide toujours de cloisonnements et de pérennité.

 

 

Gignoux 2.pngL'artiste nous donne à voir le travail de sape salutaire à la vraie liberté. Celle qui fonde et qui brise, celle qui - révélée - tend à occuper tout l’espace et faire le vide autour de soi - parfois pour mieux et paradoxalement se rapprocher de l’autre. La femme n'est pas plus contrainte à une nudité qu'à l'exhibition de ce qui l'enrobe. Les vêtements abandonnés ne suggèrent aucune inflorescence qui la prolongerait et l’isolerait. C'est comme une stance surréaliste qui cerne de pudiques fioritures un sentiment trop humain.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Manon Gignoux, Eponyme, Derrière la salle de bains, Rouen, 2019, 5 E.

02/11/2019

Barbara Davatz : à l'épreuve du temps

Davatz.jpgBarbara Davatz, "As Time Goes By - Portraits 1982, 1988, 1997, 2014", Editions Patrick Frey, Zurich.

Tout commence en 1982. Barbara Davatz photographie douze jeunes couples de la scène zurichoise. Elle ne pensait pas qu'elle y serait encore trente ans plus tard. Son livre donne à voir le passage du temps. Parfois les couples perdurent, parfois ils se séparent. Parfois ils ont des enfants et/ou fondent de nouvelles familles. Parfois aussi il ne reste que l'un des deux membres.

Davatz 2.jpgDès l'origine Barbara Davatz avait posé une règle : les photos seraient prises en noir et blanc à l’aide d’un appareil 4x5. "Le noir et blanc renforce le détail et préserve une certaine neutralité là où la couleur distrait" précise-telle. Elle a demandé à ses couples de regarder l'appareil et de prendre le visage le plus neutre possible. Selon elle l'absence d'émotion crée une photo plus mystérieuse. Celle-ci offre une interférence avec les regardeurs qui - forcément - s'y projettent. Tout reste à imaginer au sein de sauts temporels.

Davatz 3.jpgLe résultat est plus qu'intéressant. La vieillesse approche. Parfois elle est déjà là. Tout avance là où, par la bande, se crée la narration d'une histoire sociale à travers les modes de chaque époque. Et il est passionnant de s’interroger sur le temps qui passe. La photographe offre ainsi une distinction qui est habituellement remisée dans l'ordre de l'invisible parce que tout passe et disparaît. Ici à l'inverse le temps déplace les lignes - des visages entre autres - et détourent les traits de l'habituel instantané pour le transformer en durée.

Jean-Paul Gavard-Perret

01/11/2019

Sharon Kivland, les livres et les femmes

Kivland 3.jpgSharon Kivland, "Jamais fille chaste n'a lu de roman", Circuit, Lausanne, du 10 novembre au 21 décembre 2019.

Pour Sharon Kivland les mots d’un livre ne produisent pas seulement du sens "mais aussi de la narration, de l’interprétation. Ils sont certes le résultat d’une construction mais ne cessent pas pour autant d’être réels". C'est pourquoi sa profession de foi en tant qu'éditrice se résume à une formule "magique" : "la lecture est un devoir et une vertu". Bref une règle, un commandement (qu'elle s'impose à elle-même jusqu'à jusqu'à lire Hegel...) que certaines cultures ou époques ont refusés ou refusent aux femmes.

Kivland bon.jpgC'est pourquoi Sharon Kirvland écrit, édite, crée des expositions au sujet des femmes qui lisent et celles qui ne peuvent le faire. Elle est aussi amatrice de "lectures déviantes". A savoir celles qui  répandent le poison, créent de l’hystérie et modifient l’histoire. Elle aime donc tous les livres - même ceux qu'elle ne lit pas et sont objets de décoration. L'éditrice (qui est aussi plasticienne) a commencé son travail avec une série de courts pamphlets intitulés "The Good Reader" avant de créer "The Constellations" (de longs essais et de la fiction expérimentale). Puis bien d'autres projets ont vu le jour. Refusant d'être à la tête d'une entreprise commerciale elle se bat néanmoins pour que ses œuvres circulent.

Kivland.jpgSharon Kivland aime aussi les salons et les expositions. Et celle du "Circuit" lui permet de prolonger son travail par ce qui devient une défense et illustration de sa lutte. Elle met en évidence une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes. Elle s'attaque donc aux tabous qui refont surface et continuent d'infiltrer leur venin. Il s'agit de se battre contre les vents mauvais de certains principes dits de réalité. "Lotta continua".

Jean-Paul Gavard-Perret