gruyeresuisse

30/01/2020

La photographie militante de Latoya Ruby Frazier

Latoya.jpgLatoya Ruby Frazier, Centre de la Photographie de Genève, du 12 février au 18 mars 2020.

Latoya Ruby Frazier se revendique comme citoyenne avant qu’artiste. Ses photos mixent l’économique, le social et l’intime. L'usure du jeans et du mythe américain, fatigue de la société industrielle, des institutions publiques sont mises à nu autour d'un monstre en ruine qui fut le poumon économique de Braddock, banlieue de Pittsburg (Pennsylvanie) et témoin de l'ancienne "Rust Belt" (ceinture de rouille) tombée en désuétude . A côté de l'aciérie émergent des photos de la grand-mère, de la mère et de la créatrice elle-même. Mais aussi d’anciens mineurs, de leurs veuves ou leurs filles.

Latoya 3.jpgParfois sous les visages et les corps, d’une écriture manuscrite un peu tremblée, s'inscrivent des témoignages. Ils révèlent toute une fragile humanité. Ce travail se situe dans une longue tradition de photographes engagés comme Dorothea Lange, Walker Evans et Gordon Parks. Dépassant le cadre de la photographie documentaire, Latoya Ruby Frazier réalise des compositions complexes qui utilisent plusieurs cadrages et mises en abyme pour mettre en scène le sel de la terre.

Latoya 2.jpgVisages, corps, objets permettent - avec la série « Campagne pour l'hôpital Braddock » - à Latoya Ruby Frazier de répondre à une campagne pour "Levi's", dans laquelle la publicité comparait la ville de Braddock à une frontière, encourageant les "nouveaux pionniers" à "aller de l'avant" vers de nouvelles opportunités. Cette campagne de "Levi's" a débuté peu de temps après la fermeture de l'hôpital communautaire de Braddock. Frazier combine des images de la campagne de la marque avec des commentaires de membres de la communauté et des photographies d'une protestation pour sauver l'hôpital. Sous forme de photolithographies, les montages proposent des références formelles à la fois au pop art, à la publicité du tournant du siècle dernier, et au style documentaire social de la photographie des années 1930.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/01/2020

Beckett : last exit - Maylis Besserie

Beckett.jpgSamuel Beckett est mourant. Ce n'est plus l'homme qui attend, l'insomniaque rêveur se souvenant comme "L'innommable" d'un "Je suis quelque part". Il ne s'agit plus comme ses héros de vivre sans vivre et mourir sans mort. Bouche close,  cousue,  l'auteur est adoubé à la réclusion dans une maison de retraite du XIVème arrondissement tel et déjà une ombre parmi les ombres.

Rien ne sort, rien ne peut plus sortir de sa bouche. Samuel Beckett est réduit à un fond de vie où "l'aveu d'être et de ne pas exister" ("Poèmes") va prendre tout son sens et que l'auteur a rappelé  dans son dernier texte écrit quelques semaines avant sa mort :

"rien nul

n'aura été

pour rien

tant été

rien

nul".

Beckett 2.jpgMaylis Besserie écrit pour le dire un livre émouvant où elle remonte l'histoire du plus étonnant des minimalistes littéraires capable de créer des calvaires grotesques, des foirades lumineuses en des suite d'apories. Mais dans cette maison de fin de vie (ou ce qu'il en reste) l'oeuvre se "désoeuvre" au moment où l'auteur se tait, entouré de femmes et regardant la télévion pour laquelle il aura écrit des pièces indépassables ("Quad" par exemple).

Beckett 3.jpgLe goût de poursuivre n'est plus de mise. Plus question de vouloir ressaisir ce qui fut si mal engagé et que l'auteure souligne. Le "je qui ça" de "L'innommable" tire sa révérence en une sorte de logique parfaite avec son oeuvre. Le regard perçant de Sam scruta une dernière fois le monde. Ce regard fauve qui semblait dire du fond d'une langue latine morte et intestine: "Vide", injonction du visible et du vide. Cela la dernière image. L'unique. Où tout commence. Où tout finit.

Jean-Paul Gavard-Perret. 

Maylis Besserie, "Le tiers temps", Collection Blanche, Gallimard, Paris 2020.

 

 

 

Sandra Moussempès : la pensée et la glotte

Sandra Bon.pngLe sous-titre du "Cinéma de l'affect" de Sandra Moussempès : "boucles de voix off pour film fantôme" est capital. Il permet de comprendre le rythme des flots du livre. Et si  le mouvement est le propre du cinéma, la voix devient ici l'essentiel d'une poésie sonore d'un genre particulier. La créatrice sample et met en échos des voix de corps absents et plus particulièrement la figure de son arrière-grand-tante, Angelica Pandolfini, cantatrice au début du XXème siècle et dont le portrait trônait chez sa grand-mère italienne d’origine. Le film fantômal que la poétesse "monte" permet de réanimer ceux qui - disparus - reviennent sous la forme d’"ectoplasmes" dans toute leur gamme de voix qui parlent, chantent, subjuguent et occupent.

Sandra 3.jpgTout part de cette arrière-grand-tante le jour où "je découvris sur YouTube / sa voix enregistrée en 1903 son timbre / ressemblait au mien c’était troublant". Dès lors Sandra Moussempès cherche "à vérifier moi-même sur un corps inerte ce qui provoque ces ondes sonores humaines - la voix chantée, l'intérieur de l'humain". A travers "l'image" de cette ancêtre la poétesse trouve son phrasé comme celui de sa lignée "Les femmes criaient facilement sous des dehors respectables". Quant à la voix des hommes "elles étaient feutrées sauf devant les matchs à. la télé".

Sandra.pngLa créatrice "chante" lorsque les voix se sont tues. Leur timbre se transforme en "écriture revenue à la voix sans que la voix y succombe " au milieu d'échos antérieurs, parallèles, jumeeaux. Il y a les aïeuls mais aussi Emily Dickinson, Mary Shelley et Emily Brontë dont les fantômes affrontent l’intime de l'auteure à travers toutes les "machines à embaumer" (magnétophones, K7 audio, dictaphones, gramophones, etc. Bref tous les appareils proprent à faire renaître les voix d’outre-tombe. Mais la poétesse convoque aussi spiritisme, états hypnotiques, etc. L'ensemble de ces outils de stroboscopies sonores, illuminent la mémoire par "esprits phonétiques" et "mantra phoniques" au delà de divers types de grésillements intempestifs. La pensée est ainsi logée au fond de la glotte. L'auteure la fait dégorger en "fréquence Pandolfini" et en recontextualisant par ses mots toutes ces voix qui alimentent un texte qui en devient le miroir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect (boucles de voix off pour film fantôme), L’Attente 2019, 104 pages, 13€.