gruyeresuisse

11/01/2021

Solange Kowalewski : l'instantané et l'intemporel

Kowalevski.jpgLe travail photographique de Solange Kowalewski est constitué de séquences documentaires qui deviennent des sortes de fictions. En découle une poussée poétique gage d’un imprévisible tout en créant un resserrement du sens. Le tout selon une mécanique qui crée tout un jeu de bascule dans l’esprit et le regard.

Kowalewski 2.jpgSur une base commune, la plasticienne exprime de qu'elle ressent face aux "paysages" dans ce qui devient possiblement étrange. L'oeuvre met donc en abîme autant l'image que le réel selon des "notules" visuelles » qui pourraient ressembler à celles d’un journal intime mental tissé visant non à recopier du réel mais le réinventer en un ordre d’autonomisation, de suspension, de résistance. Plutôt que de se figer devant l'immuable le plus souvent Solange Kowalewski s'oppose à l'inexorable déni du temps.. 

Kowalewski  3.jpgEn mettant la notion de littéralité au premier plan, de manière certaine mais pas uniquement, la saisie brute du réel, le témoignage concret se transforment. La distance fait partie de ce travail qui se refuse autant à l'auto-représentation qu'à la présence de l'humain. Et si ce royaume reste sans reines ni rois, l'artiste est bien présente là où out est affaire à la fois de proximité et de distance. Et cette double postulation accentue le plaisir l’attention et la surprise. 

Jean-Paul Gavard-Perret

https://www.solangekowalewski.com/

Le naturalisme poétique de Perrine Le Querrec

Le Querrec.jpgPerrine Le Querrec, "Les trois maisons", Les éditions d'En Bas, Lausanne, 2021, 192 p., CHF 26.- | € 17.-
 
 
Perrine Le Querrec construit une langue contre le silence et possède un regard qui fouille les zones d'ombre. Les images et les archives sont à la base de son travail poétique, tout comme son engagement auprès de ceux dont la parole est systématiquement bafouée.  Dans ce livre elle explore des lieux "sauvages" où les êtres sont enfermés en divers zoos humains. Mais de telles femmes - car il s'agit bien d'elles - permettent de comprendre comment fonctionne la civilisation. Tout passe ici à travers l'une d'entre elles : Jeanne L’Étang. Enfermée des combles de la maison maternelle aux pavillons de la Salpêtrière jusqu’aux salons des maisons closes, l'héroïne apprend à vivre dans ces prisons dorées ou non. L’auteure s’est immergée dans les archives de l’Assistance Publique et de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, pour y retrouver penseurs et artistes de l'époque, clients des bordels, les dites hystériques, les bourgeois, les mendiants.
 
DPerrine.pngerrière les murs de la Salpêtrière, les folles nous apprennent à connaître la raison. Et dans les chambres aux miroirs multiples, les filles servent à montrer les désordres de l'ordre. Le tout dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle. La ville est encore à l'époque celle de tous les excès où se déploient prouesses de la science, grands travaux d’urbanisme, scandales de l'art et brutales politiques prétendues hygiénistes.
 
Perrine 3.pngLe langage le plus puissant et précis possible, possède juste l'obscénité nécessaire et la maltraitance formelle pour donner à l'Irrégulière - sur lesquels sont venus s'asseoir les maîtres et leur séant par forcément bienséant de leur morale ou ce qui en tient lieu- le révérence qui lui est due. Certains boucs peuvent se caresser les cornes en hommage au sexe statufié de Victor Noir au cimetière du Père Lachaise. Car la terre des terrils  de la prêtresse devient miraculeuse et possiblement sainte Sexo. Dès lors, "Mère voici ton fils" dit la putain de la langue aux obscènes à qui elle tend ses seins. Et soudain la littérature devient l'huile de ricin pour montrer ce qui ailleurs se cache - même dans ce qu'on nomma, à l'époque où se passe le livre,  le "naturalisme".
 
Jean-Paul Gavard-Perret

04/01/2021

Nadia Lee Cohen : pourquoi cacher ce qu'on ne saurait voir ?

Lee Cohen Bon.jpg

 

"Women" - premier livre de la photographe britannique installée à Los Angeles Nadia Lee Cohen -  est  une iconographie pop hyper-surréaliste où la nudité est centrale. Mais s'y cache  une vision  émouvante qui échappe au voyeurisme basique là où le silence semble être l'unique liturgie. 

 

 

Lee Cohen bon 2.jpgLes femmes réunies ici ne résident pas vraiment au sein du monde dans lequel nous vivons, et ne partagent pas ses normes "politiques" ou les valeurs de la beauté.  La nudité commune à toutes les images est reprise pour montrer que son niveau n'est pas absolu mais est déterminé par ce que l’individu pense être personnellement le déshabillé.  

Lee Cohen bon 3.jpgLes femmes montrées dans ce livre remarquable ne sont  pas faibles. Elles se sentent autonomes en conséquence autonomisent le regard.  Preuve que la nudité possède d'autres ingrédients que la culture des fantasmes. Elle  peut devenir une revendication féministe. Particulière certes mais féministe tout de même.

Jean-Paul Gavard-Perret

Nadia Lee Cohen, "Women", Préface d’Ellen von Unwerth, Vogue, 216 p., 2021.