gruyeresuisse

14/11/2019

Anne Perrin : maïeutique dans la région du coeur - ou pas loin

perrin 2.jpgCes deux livres forment une sorte de dyptique où la genevoise - par ailleurs technicienne de théâtre et réalisatrice - scénarise deux moments de ce qui est peut-être (sans doute même) le même amour : son évolution et sa rupture. Ses interprétations sont radicales sous un caractère qui pourrait sembler pathogène tant il existe pour elle le risque de se perdre. S'instruit en filigrane une interprétation par l'inconscient dans ce qui tient des paroles échangées et des états que l'auteure rapporte jusqu'à sa décision finale. Elle est moins une fin qu'une obligation de non ou ne plus voir et recevoir.

 

Perrin 3.jpgLe fascinant est que les deux protagonistes - chacun à leur façon - demandent à l'autre de ne pas accepter ce qu'ils offrent car ce n'est pas "ça". Les mots, les attitudes, les gestes ne sont pas forcément les "bons". Le désir est en morceaux et ces fragments amoureux en loques deviennent le résultat du jeu des "je" auxquels les amants se livrent. L'une est apparemment vaporeuse et déliquescente / Suave et obsédante". C'est la fée mutine au désir haletant pour celui qui rentre en amour de nuit et de manière oblique et qui facilement se défile.

 

perrin.jpgIl existe chez la créatrice ce que Freud nomme "le travail du rêve". Mais celui-ci tourne au cauchemar eu égard à celui qui détourne et manipule, "perdu dans la contemplation de ses obsessions". Mais c'est ainsi que fonctionne en grinçant la machinerie d'un amour où rien n'est possible puisqu'il est plus enfermenent qu'ouverture. Tout se reïfie là où la femme a longtemps du mal à admettre la distance de cette folie sauvage à deux et d'une relation de soumission écrite au nom de l'amour mais pour se déprendre de son emprise. Comme Anne Perrin ne peut l'attaquer de front, l'écriture en devient la maïeutique. Jusqu'à - comme écrirait Lacan - "lalettre" finale moins alerte qu'adieu même si la femme n'a encore d'yeux que pour lui.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

13/11/2019

Emotion et ténuité des images de Tami Ichino

Tissot.jpgKarine Tissot "Tami Ichino. Ondes", art&fiction, Lausanne, 2019, 260 p..

 

Tami Ichino est née en 1978 à Fukuoka, Japon. En 1997, elle est parti pour la France où elle étudia les Beaux-Arts à Lyon puis à la Villa Arson (Nice) avant d'arriver à Genève où elle vit et travaille. Karine Tissot présente la première monographie de l'artiste. Elle illustre comment la créatrice par l'observation minutieuse des choses qui l’entoure et qu’elle intègre à ses peintures et dessins, met en place un univers dans lequel le temps est en suspens et en tension;

Tissot 3.jpgDans chacune de ses oeuvres l’instant semble flotter, fluctuer mais pourtant est atteint un univers de la substance loin de l'abstraction qui tue. Une simple plante devient un essaim accroché à la poitrine du support. Le regardeur peut se laisser à une méditation sur ce qu'il voit par ce que le dessin engendre. Fidèle à sa culture première et tournant le dos aux modes, la créatrice par la précision de ses images fait que les idées préconçues se noient dans le souffle d'un minimalisme figuratif particulier.

Tissot 2.jpg

 

 

Là où le monde s’estompe une Annonciation a lieu. Tami Ichino n'est pas pour autant un ange. Elle ramène à un ordre du désir mais qui n'a plus rien à voir avec le fantasme. Chaque image dans sa simplicité permet de revivre, espérer contre les couteaux qui se plantent dans le réel et les museaux de rats qui nous rongent du dedans. Existent des petits bouts d’amour. Et c'est comme si, du dehors ne monte aucun bruit. Chaque image semble naître dans le recueillement qui doit tenir d'un rituel.

 

 

Ichino.pngKarine Tissot ramène à l'essentiel de l'oeuvre là où juste un peu d’éclat - de l’ordre de l’écharpe - permet de distinguer la figure travaillée dans sa majesté sobre et humble. Il n'y a pas besoin de plus. Car soudain tout est là dans la beauté fractale du presque rien. Tout rappelle confusément une image rêvée, enfouie au plus profond de l'oubli et qu'il s'agit d'aller retrouver. Dans leur simplicité de telles oeuvres médusent comme fascine parfois le regard d'une passante aperçue dans la foule.

Jean-Paul Gavard-Perret

12/11/2019

Traverser la vie à deux pour trouver la lumière : Annemarieke van Drimmelen

Annemareke 3.jpgLe génie photographique d'Annemarieke van Drimmelen tient à la façon de créer un portrait intime du chagrin et de la beauté. Le tout en un voyage de retour temporel au long cours en hommage à sa mère. Elle reçut à 10 ans juste après sa mort son appareil photo. En le prenant, elle s'en rapprocha intensément en fixant des moments apparemment "faibles "sur l'instant.

 

 

Annemarieke.jpgPuis avec le temps et surtout lors des dernières années, elle même devenant mère, elle a repris et revisité cette approche en saisissant des paysages forains en Arizona, Californie, Paris et Amsterdam. Le souvenir de sa mère devient un moyen de capter le monde de manière aussi minimaliste que saisissante à travers des femmes et des hommes vu au gros plan et selon des perspectives presque abstraites ou encore des lambeaux de paysages : cactus, murs et pierres, une serviette sur une plage, la vieille chaise d’un ami.

Annemarieke 4.jpgL'artiste recrée un récit en noir et blanc ou en cyanotypes (pour rappeler le bleu qu'aimait sa mère), le tout accompagné d'une préface écrite par l'artiste et pour elle.

 

Annemarieke 2.jpgAnnemarieke van Drimmelen retient l’essence des images dans une économie de moyens. Manière de réinventer la disparue et de se définir elle-même dans le lyrisme le plus sobre. Elle crée une symbiose entre perceptions et souvenirs et permet de prolonger la vie. Qu’importent ses labyrinthes : il s’agit toujours et encore d’avancer. Et même si l’art d’aimer reste introuvable eu égard à la disparition, la créatrice le peuple de grâces poétiques par le minimalisme d’une démesure

Jean-Paul Gavard-Perret

Annemarieke van Drimmelen, "Tadaima", Libraryman Editeur, 2019, 45 €

17:38 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)