gruyeresuisse

02/11/2019

Barbara Davatz : à l'épreuve du temps

Davatz.jpgBarbara Davatz, "As Time Goes By - Portraits 1982, 1988, 1997, 2014", Editions Patrick Frey, Zurich.

Tout commence en 1982. Barbara Davatz photographie douze jeunes couples de la scène zurichoise. Elle ne pensait pas qu'elle y serait encore trente ans plus tard. Son livre donne à voir le passage du temps. Parfois les couples perdurent, parfois ils se séparent. Parfois ils ont des enfants et/ou fondent de nouvelles familles. Parfois aussi il ne reste que l'un des deux membres.

Davatz 2.jpgDès l'origine Barbara Davatz avait posé une règle : les photos seraient prises en noir et blanc à l’aide d’un appareil 4x5. "Le noir et blanc renforce le détail et préserve une certaine neutralité là où la couleur distrait" précise-telle. Elle a demandé à ses couples de regarder l'appareil et de prendre le visage le plus neutre possible. Selon elle l'absence d'émotion crée une photo plus mystérieuse. Celle-ci offre une interférence avec les regardeurs qui - forcément - s'y projettent. Tout reste à imaginer au sein de sauts temporels.

Davatz 3.jpgLe résultat est plus qu'intéressant. La vieillesse approche. Parfois elle est déjà là. Tout avance là où, par la bande, se crée la narration d'une histoire sociale à travers les modes de chaque époque. Et il est passionnant de s’interroger sur le temps qui passe. La photographe offre ainsi une distinction qui est habituellement remisée dans l'ordre de l'invisible parce que tout passe et disparaît. Ici à l'inverse le temps déplace les lignes - des visages entre autres - et détourent les traits de l'habituel instantané pour le transformer en durée.

Jean-Paul Gavard-Perret

01/11/2019

Sharon Kivland, les livres et les femmes

Kivland 3.jpgSharon Kivland, "Jamais fille chaste n'a lu de roman", Circuit, Lausanne, du 10 novembre au 21 décembre 2019.

Pour Sharon Kivland les mots d’un livre ne produisent pas seulement du sens "mais aussi de la narration, de l’interprétation. Ils sont certes le résultat d’une construction mais ne cessent pas pour autant d’être réels". C'est pourquoi sa profession de foi en tant qu'éditrice se résume à une formule "magique" : "la lecture est un devoir et une vertu". Bref une règle, un commandement (qu'elle s'impose à elle-même jusqu'à jusqu'à lire Hegel...) que certaines cultures ou époques ont refusés ou refusent aux femmes.

Kivland bon.jpgC'est pourquoi Sharon Kirvland écrit, édite, crée des expositions au sujet des femmes qui lisent et celles qui ne peuvent le faire. Elle est aussi amatrice de "lectures déviantes". A savoir celles qui  répandent le poison, créent de l’hystérie et modifient l’histoire. Elle aime donc tous les livres - même ceux qu'elle ne lit pas et sont objets de décoration. L'éditrice (qui est aussi plasticienne) a commencé son travail avec une série de courts pamphlets intitulés "The Good Reader" avant de créer "The Constellations" (de longs essais et de la fiction expérimentale). Puis bien d'autres projets ont vu le jour. Refusant d'être à la tête d'une entreprise commerciale elle se bat néanmoins pour que ses œuvres circulent.

Kivland.jpgSharon Kivland aime aussi les salons et les expositions. Et celle du "Circuit" lui permet de prolonger son travail par ce qui devient une défense et illustration de sa lutte. Elle met en évidence une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes. Elle s'attaque donc aux tabous qui refont surface et continuent d'infiltrer leur venin. Il s'agit de se battre contre les vents mauvais de certains principes dits de réalité. "Lotta continua".

Jean-Paul Gavard-Perret

Ruth Erdt : le réel et ses fictions

Ruth Erdt.jpgIl y a du Sofia Coppola chez Ruth Erdt. La même gravité mais à la manière de l'écharpe : la douceur semble toujours au premier plan, néanmoins transparaît toujours une violence du monde. Dès "The Gang" en 2001 l'artiste créa une fiction en saisissant des proches comme des étrangers. Cela échappe au simple journal intime car ceux qui apparaissent nourrissent l'imaginaire de la créatrice. Le titre même de la série induit la violence évoquée plus haut. Elle moutonne mais dans une autre "couvade" (cf. son "Lit d’enfant") elle avance moins masquée : des armes forment l'architecture de la couche enfantine.

Ruth Erdt 2.jpgSans qu'elles soient à proprement parler difficile à comprendre, les photos de Ruth Erdt doivent être regardées avec attention pour apprécier les émotions qui s'en dégagent. Elles prouvent combien l'artiste est habitée d'angoisses. Sous un premier effet plutôt cool se cache des abîmes. L'image apparemment sourde et nue résonne en inductions. Et celle qui, enfant, s'était inventée mentalement un appareil photo producteur d'immatérialité  a continué "pour de vrai" sa quête intime faite moins de fantasmes que de fantasmagories. Y apparaît un sentiment de rébellion face à ce qui est.

Rith Erdt 3.jpgEt si la création semble chevillée sur des états qu’on nommera «passants», elle témoigne autant d’une déliquescence que d'une ascension. Existent un creusement et une métamorphose. Tout est de l’ordre de la station provisoire, de la mobilité dans la fixité. L'oeuvre fondée sur une expérience personnelle est faite avant tout pour un partage agissant. L’essence humaine apparaît dans une expérimentation  capable de créer une extase temporelle qui dépasse le seul effet momentané de la prise.

Jean-Paul Gavard-Perret