gruyeresuisse

30/01/2020

Les corps hyperboliques d'Isabelle Vigo

Vigo 3.pngIl existe dans les corps créés par Isabelle Vigo une sensualité drôle et paradoxale. L'artiste ose pour le "dire" des paraboloïdes hyperboliques physiques que d'aucuns jugeront monstrueuses mais qui pourtant sont touchantes et naïves là où l'artiste frôle l'art brut et premier. La surface plutôt que de se dérober songe à éclater dans un effet de trop plein lascif et jouissif. Il semble prendre au dépourvu les personnages au crâne rasé. Tout est fort et incisif en une telle exaspération des formes.

Vigo.pngLa notion d'excroissance retrouve tout son sens et rend l'amour aveugle au fantasme comme à l’idéal. Il est d'un autre ordre tant il est animé d'un amour de soi mais qui n'est en rien une prétention. C'est un accomplissement, un abandon où bonheur d'être qui on est. Et qu'importe les disgraces potentielles. N'existe plus l'alibi de la beauté parfaite ou de l'explicatif. Et même un certain ratage devient une qualité comme si le corps se suffisait de lui-même. Tant il est conséquent et jovial même si parfois les mines et postures se font plus graves.

Vigo 2.pngLes êtres gardent la santé pour désirer. Plus ils sont sensuels, plus ils se dynamisent et se satellisent autour d’un objet/sujet de l'amour. Les voici en rapport avec un autre - absent ou présent. Le tout entre pause ou rituel de séduction ou de simple jeu (lorsque l'approche devient plus maternante). Chaque personnage donne l'impression de quelque chose ne se quitte pas et qu'importe si cette chose n'est pas forcément la bonne. D'une façon ou d'une autre le corps exultera.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Vigo, Atelier Andelu, Saint Paul de Vence, le 6 février 2020.

 

La photographie militante de Latoya Ruby Frazier

Latoya.jpgLatoya Ruby Frazier, Centre de la Photographie de Genève, du 12 février au 18 mars 2020.

Latoya Ruby Frazier se revendique comme citoyenne avant qu’artiste. Ses photos mixent l’économique, le social et l’intime. L'usure du jeans et du mythe américain, fatigue de la société industrielle, des institutions publiques sont mises à nu autour d'un monstre en ruine qui fut le poumon économique de Braddock, banlieue de Pittsburg (Pennsylvanie) et témoin de l'ancienne "Rust Belt" (ceinture de rouille) tombée en désuétude . A côté de l'aciérie émergent des photos de la grand-mère, de la mère et de la créatrice elle-même. Mais aussi d’anciens mineurs, de leurs veuves ou leurs filles.

Latoya 3.jpgParfois sous les visages et les corps, d’une écriture manuscrite un peu tremblée, s'inscrivent des témoignages. Ils révèlent toute une fragile humanité. Ce travail se situe dans une longue tradition de photographes engagés comme Dorothea Lange, Walker Evans et Gordon Parks. Dépassant le cadre de la photographie documentaire, Latoya Ruby Frazier réalise des compositions complexes qui utilisent plusieurs cadrages et mises en abyme pour mettre en scène le sel de la terre.

Latoya 2.jpgVisages, corps, objets permettent - avec la série « Campagne pour l'hôpital Braddock » - à Latoya Ruby Frazier de répondre à une campagne pour "Levi's", dans laquelle la publicité comparait la ville de Braddock à une frontière, encourageant les "nouveaux pionniers" à "aller de l'avant" vers de nouvelles opportunités. Cette campagne de "Levi's" a débuté peu de temps après la fermeture de l'hôpital communautaire de Braddock. Frazier combine des images de la campagne de la marque avec des commentaires de membres de la communauté et des photographies d'une protestation pour sauver l'hôpital. Sous forme de photolithographies, les montages proposent des références formelles à la fois au pop art, à la publicité du tournant du siècle dernier, et au style documentaire social de la photographie des années 1930.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/01/2020

Beckett : last exit - Maylis Besserie

Beckett.jpgSamuel Beckett est mourant. Ce n'est plus l'homme qui attend, l'insomniaque rêveur se souvenant comme "L'innommable" d'un "Je suis quelque part". Il ne s'agit plus comme ses héros de vivre sans vivre et mourir sans mort. Bouche close,  cousue,  l'auteur est adoubé à la réclusion dans une maison de retraite du XIVème arrondissement tel et déjà une ombre parmi les ombres.

Rien ne sort, rien ne peut plus sortir de sa bouche. Samuel Beckett est réduit à un fond de vie où "l'aveu d'être et de ne pas exister" ("Poèmes") va prendre tout son sens et que l'auteur a rappelé  dans son dernier texte écrit quelques semaines avant sa mort :

"rien nul

n'aura été

pour rien

tant été

rien

nul".

Beckett 2.jpgMaylis Besserie écrit pour le dire un livre émouvant où elle remonte l'histoire du plus étonnant des minimalistes littéraires capable de créer des calvaires grotesques, des foirades lumineuses en des suite d'apories. Mais dans cette maison de fin de vie (ou ce qu'il en reste) l'oeuvre se "désoeuvre" au moment où l'auteur se tait, entouré de femmes et regardant la télévion pour laquelle il aura écrit des pièces indépassables ("Quad" par exemple).

Beckett 3.jpgLe goût de poursuivre n'est plus de mise. Plus question de vouloir ressaisir ce qui fut si mal engagé et que l'auteure souligne. Le "je qui ça" de "L'innommable" tire sa révérence en une sorte de logique parfaite avec son oeuvre. Le regard perçant de Sam scruta une dernière fois le monde. Ce regard fauve qui semblait dire du fond d'une langue latine morte et intestine: "Vide", injonction du visible et du vide. Cela la dernière image. L'unique. Où tout commence. Où tout finit.

Jean-Paul Gavard-Perret. 

Maylis Besserie, "Le tiers temps", Collection Blanche, Gallimard, Paris 2020.