gruyeresuisse

25/08/2013

Présence de Meret Oppenheim

Meret 2.jpgMeret Opeinheim, « Ein engerehmer moment », 20 septembre – 19 octobre 2013, Galerie Mader, Bâle.

 

Meret Oppenheim aurait eu cent ans cette année. Venue de, puis revenue en Suisse après un détour sur Paris elle laissa à sa mort une œuvre immense occultée par deux « images ». Son  «Déjeuner en fourrure» (1936) : une tasse, une assiette et une cuillère recouverts de fourrure et son statut de muse des surréalistes immortalisée par  Man Ray.  Sa beauté lui fut d’ailleurs préjudiciable. On retint souvent sa plastique. Cela la plongea dans une longue une crise de création de près de 20ans. Meret Oppenheim fut pourtant une magicienne aux divers talents. Elle laissa tableaux, sculptures, costumes, objets, œuvres dans lesquels elle ne cessa d’expérimenter divers langages. Elle refusa toujours la banalité, la cuistrerie et  les effets répétitifs de l’art. Son travail aujourd’hui encore ne fait qu’ouvrir des questions. Il reste animé d’un instinct de liberté rare : «Elle  ne nous est pas donnée, il faut la prendre»  se plaisait-elle à rappeler.

Poétesse surréaliste ses écrits sont animés d’un sens particulier de l’humour et du lyrisme. Ils lui permirent par exemple d’évoquer les parties génitales avec une pudeur caustique ou de briser l’influence oppressive des surréalistes en train de prendre de l’âge et préoccupés de « coucher » une œuvre. «Les pensées sont serrées dans ma tête comme dans une ruche. Je les coucherai plus tard sur le papier. La terre vole en éclats, la sphère spirituelle explose, les pensées se dispersent dans l'univers et vont continuer à vivre sur d'autres étoiles.» écrivait celle qui pour autant ne doit pas être prise pour une mystique mais pour une  non-conformiste et avant-gardiste, parfois drôle et intrigante au besoin.

Meret 3.jpgCelle qui passa sa jeunesse à Bâle, à  Delémont et à Carona, dans le Tessin, et qui naquit artistiquement à Paris s’est élevée contre les idées rétrogrades de ses condisciples mâles. Son père en premier. Pour lequel, affirma-t-il,  «Jamais les femmes n'ont apporté quoi que ce soit à l'art».  Mais l’écriture de sa fille lui répondit. En frappant parfois fort. Et si - note-t-elle -   « Nietzche parle des femmes comme des produits d’élevage : chats, oiseaux ou dans le meilleur des cas vaches »  elle changea la donne. Ce qui ne l’empêcha pas de soigner ses relations avec Hans Arp, Alberto Giacometti, et Picasso. Ce dernier, voyant ses bracelets en hermine, lui suggéra l'idée de la mythique tasse en fourrure. Mais c’est à Berne au début des années 1970 qu’elle s’engagea vraiment dans le débat féministe. Recevant  le prix d'Art de la ville de Bâle, elle déclara: «Je dirais presque que la part de masculinité intellectuelle chez les femmes en est pour le moment encore réduite à se cacher (…) Les hommes projettent sur les femmes la part de féminité qu'ils ont en eux et qu'ils méprisent». Meret Oppenheim sut donc tirer les femmes de cette impasse. Elle prouva combien celles-ci, en art comme ailleurs, ont beaucoup de choses à dire et à montrer. Leur combat continue. Avec profit pour la communauté humaine.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

22/08/2013

Georges Glatz et les voiles de la nudité

 

Glatz 3.jpgLes œuvres de Georges Glatz sont visibles entre autres à la Galerie De Grancy à Lausanne.

 

Une tradition assure que la photo de nu est un dévoilement. Mais ce n'est là qu'une variété de l'illusion, de la prestidigitation. Georges Glatz le sait : c’est pourquoi il double souvent le voile de la nudité d’autres voiles transparents pour suggérer la complexité de ce que le regard croit voir. Il met l’accent sur le  profit bien mince et puéril de la mise à nu. La " chose " ne gît pas sous le voile ; ni la femme sous sa nubilité. La nudité révèle toujours d'autres plis et replis : elle se déshabille infiniment. A l'inverse, les voiles dont le photographe recouvre ses modèles ne cachent plus leur peau, il montre ses « coutures ».

 

Pour autant ces voiles ne sont en rien des linceuls. Pas même ceux de l'agonie d’une petite mort. Dans le jeu du noir et blanc le corps se marbre au sein d’une beauté froide car à la fois offerte et retirée. Le film entre la peau et la voile reçoit ainsi l'échange de l'ordre de l'écharpe plus que de l'escarpement. Il donne les traces d’un corps autre et devient cosmétique : il orne et ordonne, cache et dévoile. Il désigne l'arrangement d’une harmonie distanciée qui se moque des lois du visible et de la convenance.

 

Glatz.jpgL'ordre d’un tel voile est celui d'une " variété " du monde féminin.  Tout se montre dans des effets trompeurs et superbes. Photographie, voile, peau sont de même nature là où Glatz moins que recouvrir ou dévoiler crée des chevauchements d’images afin de troubler le regard. Surgissent ou résistent des recoins, des replis, des zones instables, des régions denses, compactes, d'autres plus fines. Ce sont parfois ses zones noires, parfois des zones blanches. Elles explosent, fusent ou fuient.  Si bien que chaque photographie se feuillette comme se feuillette comme un livre.

 

Glatz 2.jpgContre le bâti classique de la photographie de nu, le Lausannois crée une dérive presque métaphysique. A la fois par le choix du noir et du blanc et dans la mesure où le corps est saisi le plus souvent par fragments. Il devient un patchwork, un manteau d'Arlequin (couleurs en moins). Certes par le local et la proximité la photographie suppose le global, le lointain. Se connectent par ce biais  l’éloignement et la proximité, le visible et l'invisible, le su et l'insu, le tabou et sa transgression. Le nu se met à foisonner par ce qui le nie et l'oblitère. La boulimie du regard passe donc par l'anorexie visuelle programmée. Le monde se perçoit comme entouré : on voit donc moins. Mais sans doute mieux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

15:02 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

Catherine Monney : voilures des femmes libellules

 

 Monney 2 en 1.jpgUn lieu, une étendue, une œuvre et ses motifs qui se répètent ou plutôt qui varient pour habiter l’espace, y proposer d’autres passages.  Il y a à voir puis à découvrir. L’objectif de Catherine Monney est double : franchir le réel, sentir une présence qui se superpose à lui. Chaque pièce est moins un ilot de repère qu’un point d’apparition par effet de voile. A cela une raison majeure. Quand Catherine Monney rencontre une image, elle veut  lui redonner son volume car elle la ressent comme emprisonnée. Lorsqu’elle rencontre un volume elle libère ses formes de leurs limites. Elle obtient  ainsi des familles, des générations et des lignées de femmes.

 

Par ce face à face avec les formes libérée l'image retrouve une fraîcheur un élan de lumière. En franchissant ce seuil l'artiste brise l’obscur. Elle perce le piège des contours et crée la débandade des horizons afin de montrer des confins où s’amorce la fragilité.  Dans le fond de l’image, au sein de ses effacements on se retrouve littéralement le cul entre deux chaises. Comment faire autrement d’ailleurs ? Il n’y a plus de “ plans ” stables. Les repères se perdent l’ombre joue à l'élastique. Il faut suivre des sillages, des formes qui ne répondent plus à ce que l'on entend "classiquement" par silhouette.

 

Il s’agit de son recul et de son avancée,  de son avant et de son après. Catherine Monney saisit par le revers ce qu’on oublie de contempler avec nos regards aux paupières de porcelaine grâce à ses « poupées » qui ne sont pas de la même matière. Et il y a en elle une moisson de mystère que nos paumes ne pourront pas ramasser. Cela s’appelle Eden et enclos. L’artiste y noue des entrelacs, crée des enchâssements qui font enfler l’ombre. Mais la lumière n'est jamais oubliée.

 

L'artiste crée divers types de suspensions figurales. Tout se tord par clivage et éclipse. Chaque pan d’ombre vit là où les formes croisent leurs lances fragiles et drues. Il faut donc suivre les sillages de l'artiste même s'ils nous déroutent car ils sont porteurs d’alliance. Surgit l’ordre qui est la raison de l’imaginaire. Il dépasse le désordre du plaisir de la seule raison.

 

Monney.jpgLa créatrice offre une gymnastique des sens. Un exercice spirituel et une « conversion ». Bref Catherine Monney propose divers types de cérémonies secrètes de l’espace et le temps. Les formes tiennent fragilement et retiennent l’espace. Il s’y reflète, passe à travers. Elles instaurent le corps féminin comme hantise. Ce corps sort de ses limites afin que le rêve puisse se continuer chez les femmes comme chez ceux qui les regardent.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

13:00 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)