gruyeresuisse

05/04/2020

Les (belles) indifférentes de Fabien Queloz

Queloz 2.jpgLes nues de Fabien Queloz sont (forcément) loin de la nuée des foules. Mais les  corps ou plutôt leurs saisies se refusent à la sursaturation d'émotions charnelles ou divines. Les impeccables silhouettes restent comme sans projet, au fil des jours qui passent. De Neuchâtel, le créateur retient - des "passantes" baudelairienne qui deviennent ses patientes - instants de suspens, yeux ouverts, yeux fermés, montrées ou cachées (en partie). Elles demeurent sans véritable attente en pensant peut-être que tout est plus ou moins foutaise.

Queloz.jpgPour atteindre cette ambiance intime et distante, le photographe crée des moments sans pression au sein de la théâtralité picturale de ses mises en scène. Les modèles restent fermées voire parfois repliées sur elles-mêmes dans leur splendide indifférence en des lieux qui les tiennent à l'abri du monde. Nulle doctrine gouverne les prises sinon la beauté. Le regardeur peut être sensible plus à un déchirement qu'à un climat libidinal même si la sensualité est présente. Sans toutefois  que le créateur cultive l'ambiguïté  (sinon juste ce qu'il faut) au sein d'histoires qui ne se veulent pas des drames ou des comédies des sens. Elles sont créées afin de pousser la connaissance au-delà de certaines "convenances".

Queloz 3.jpgFabien Queloz sait mettre en scène l'eros et son hybris tout en retenant les possibles dérives. Il donne à l’écriture plastique les moyens de rendre simultanément le charnel et son surplomb réflexif. Le corps parle au corps par l'esprit, et l'âme à l'âme à travers le corps. Clôtures et ouvertures plus que des invitations sensorielles révèlent des profondeurs de la femme dégagée de l'hypocrisie du vêtement. Son corps devient un lieu aussi mental que sensoriel par lequel le regardeur peut se laisser vampiriser là où le nu paradoxalement peut désincarner.

Jean-Pau Gavard-Perret

www.fabienqueloz.com

 

01/04/2020

Le portrait le plus juste - Anne-Christine Roda

Roda.jpgLes portraits d'Anne-Christine Roda créent un monde de l'hypnose mais surtout de la gestation et de la présence. Sans faire abstraction de l'identité de ses modèles, l'artiste en travaille l'apparence pour souligner les gouffres sous la présence et des abîmes en féeries glacées en rappel parfois des grands maîtres de l'art. Insidieusement une telle peinture par l'imaginaire qu'elle met en jeu modifie la donne du réel en accordant au portrait la valeur d'icône.

Roda 2.jpgChaque portrait devient le signe d'un moi qui se transforme en symbole auquel l'artiste donnent des titres à la fois simples : ceux de prénoms  des "modèles" mais qui virent parfois jusqu"à la "Miss Ann Tropy". La peinture de Anne-Christine Roda agit imperceptiblement comme inlassable déplacement métonymique. Ce qui est mis à nu c'est le portant du portrait. S'y montre une aube même quand les modèles sont âgés. Si bien que l'apparent réalisme crée une fiction.

Roda 3.jpgElle devient un appel intense à une traversée afin de dégager non seulement un profil particulier au corps mais au temps. Le corps est emporté dans un glissement par la  théâtralité et les sortilèges de créations d'où émerge l'horizon mystérieux d'une intimité touchante. La créatrice multiplie les échos. Le "juste" portrait fait donc franchir le seuil de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance, une cristallisation contre l’obscur et la fuite des jours.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir le site de l'artiste.

Colette Thomas la Surréelle

th 2.pngCelles et ceux qui ignorent le nom de Colette Thomas peuvent le découvrir en prélude à une chanson de Christophe dans son plus bel album "Aimer ce que nous sommes". Il est énoncé lors de l'intro du titre "It's must be a sign" par Denise Colomb dont la voix est extraite du documentaire "La Véritable Histoire d'Artaud le Mômo".

Colette Thomas fut en effet comédienne dans la troupe de l'auteur des "Cenci" qu'elle connu par l'écrivain Henri Thomas qui fut son époux. Le premier en parlait ainsi : Colette Thomas est la plus grande actrice que le théâtre ait vue, c'est le plus grand être de théâtre que la terre ait eu ». Mais sujette à des troubles psychiatriques, sa séparation avec Henri Thomas et la mort d'Antonin Artaud aggravèrent son état. Elle a laissé sous le pseudonyme de René, un seul livre, "Le Testament de la fille morte"(Gallimard, 1954).

 

th 3.jpg"L'odeur de la nature" en propose un extrait. Surgit la poésie d'un surréalisme dans tous ses états tant le rêve nocturne est animé par une divine "sorcière". Au sein de l'histoire d'un corps perdu au milieu du roulement du tonnerre, la narratrice voit "la lumière même brandie par je ne sais quelle main". Une lumière jaune et précise, "comme une fabrication mécanique et préméditée de quelque homme." Soudain à la machinerie théâtrale fait place celle que l'auteure avait fomenté avec le "pique-feu qu’Antonin Artaud m’a donné et qui est comme un éclair solidifié – et que je peux tenir dans ma seule main." Pour autant elle n'en abuse pas, pas plus que de son pouvoir : elle rentre chez elle afin de ne pas être trempée. Non qu'elle craigne le mal : elle était morte avant.

 

Badt.pngDe celle qui fut enfouie au centre même de la souffrance J-G Badaire glorifie le texte là travers de superbes dessins. Se trouve entre autre un portrait d'une auteure qui "pria pour la morte que tu devrais être". Et la poétesse d'ajouter "Cette femme-là porte sur elle l’odeur de la nature". Badaire décline ou plutôt éclaire la puissance de ses mots. Ils ne sont pas sans rappeler le romantisme allemand et une poésie néogothique que anticipa bien plus encore qu'une Leonora Carrington ou une Léonor Fini.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Colette Thomas, Jean-Gilles Badaire, "L'odeur de la nature", Fata Morgana, 2016,16 p.