gruyeresuisse

04/09/2020

Fabienne Radi : brossages et frictions

Radi.pngAdepte des rapprochements, raccourcis, couronnes et chirugies intempestives, Fabienne Radi - même si elle ne ne sait pas ce qu’est devenue Hayley Newman (qu'elle évoque dans son livre) après les années 1990 et "si elle a disparu de la circulation ou si elle continue dans la même veine artistique" pense néanmoins à elle chaque année en se rendant chez son dentiste. Preuve qu'elle prend soin de ses détartrages afin que les capitons d'émail ne lâchent pas. Existe toujours chez la sémiologue avide des circulations ferroviaires de l'entrain dans ses digressions. Cultivant le sampling littéraire et artistique elle crée des nouages du désir, du féminin. Il s'agit d'entamer, de creuser, et de pénétrer ce que les autres savants des signes laissent à l'abandon.

Radi 4.pngElle offre un collier de lettres en lieu  et place du varech et des vagues du Léman. Saigne en continu, ou plutôt suinte des perles de la culture dans la mâchoire avide de paroles intempestives. Comme Hayley elle prend des chemins de traverse. Elle aussi a "potassé "How to Make a Happening" de Allan Kaprow. Elle en connaît un rayon et n’a pas peur d’aller au charbon. Elle s'interroge sur le sourire à la fois de la Joconde "sans que l’on sache comment étaient ses dents, ni même si elle en avait vraiment" comme sur les canines de l’actrice Julia Roberts qui en montre "tellement qu’on a l’impression qu’elle en possède deux fois plus que les autres gens." Radi 3.pngDe telles égéries sont-elles fragiles ou Dames de légende ? Là est une partie de ses questions. S'émettent des trouées, des caries où les phrases sinuent et glissent. C’est une construction ludique où le Rien - qui est tout - prend toute sa place. Comme si les dents étaient partie prenante de baisers fougueux afin de savoir si qui trop embrasse mal éteint les haleines - fraîches ou non.

ARadi 2.png l'inverse de chez Virginia Woolf, l'écriture de Fabienne Radi n'est jamais frigide et va au plaisir et à la jouissance du texte ( en ses montages de signes et signalétiques) jusqu’à l’extase… Ce serait quoi le contraire ? La stase, le trop-plein, le poids non de la petite mort, mais de la veillée funèbre. Fabienne Radi refuse la langue morte et ne se sépare jamais des images. Elle traverse les apparences. Un flux ininterrompu de pensées les parcourt pour faire renaître ce qui se cache derrière par un enlacement et cueillette. L’horizon s’élargit : nous y plongeons depuis les bords de Léman.

 

Jeran-Paul Gavard-Perret

Fabienne Radi, "Émail diamant", Coll. SushLarry, Art&fiction, Lausanne, 156 p., 2020.

01/09/2020

Les messages chuchotés de Carla Demierre

Demierre.jpgCarla Demierre, "Qui est là ?", coll. SushLarry, Art&fiction, Lausanne, 2020, 156 p.

La plupart des histoires de ce corpus ont paru dans trois fanzines publiées et distribuées par l’auteure à son entourage entre août 2017 et juin 2018. Elles offrent des voix qui traversent le temps et l'espace. Et celle qui - après ses études aux Beaux-arts de Genève et un premier livre chez "Héros-Limite" ("Avec ou sans langue ?) - se fit remarquer par "Ma mère est humoriste" (Léo Scheer, 2011) nous entraîne en différents périples : au bord de l’Orénoque en compagnie d’un ethno-musicologue et ses magnétophones, à Genève au tournant du 20e siècle en compagnie de spirites, etc.

Demierre 2.jpgL'auteure a enregistré des histoires de voix avant de les reprendre littérairement de manière magistrale. Si bien que les textes de cet ensemble - sorte d'exquis cadavre fait de cadavres exquis - deviennent autant d'exercices de décompositions et recompositions "Entre précis de communication avec le monde invisible et déambulation aveugle dans une forêt de sons". Le tout "par impulsions médiumniques / magnétiques" afin de proposer une poétique des voix enregistrées par le support de l'écriture.

Demierre 3.jpgCes dix histoires - de "la fréquence Jürgenson" à "une tombe qui parle" en passant par "la nuit du phonographe", l'"Archéologie d'un média mort" et bien sur "Qui est là ?" proposent un récit jouissif de captation de la voix humaine et de sa diffusion dans différentes situations, natures et locuteurs vivants ou morts. Mais elles offrent tout autant la présence d'étranges visions sonores et cinématographiques. Le tout à l'image du héros de son premier texte aussi chatoyant, drôle, incifif surprenant, inquiétant et prenant que les autres. Celui qui est venu en son temps (comme Knut Viktor plus tard) enregistrer à Stockholm le chant des oiseaux, met - via la narratrice -   la lectrice ou le lecteur en état d'hallucination et interférence entre chant des pinsons et une voix d'outre tombe. Mais pas d'outre timbre... A bon entendeur, Salut !

Jean-Paul Gavard-Perret

29/08/2020

Alexandra Leykauf : la transformation du paysage

Leylaud 2.pngAlexandra Leykauf, "Both Sides Now", Villa du Parc, centre d'art contemporain, 12 rue de Genève, Annemasse, du 5 septembre au 20 décembre 2020 et La Nuit remue / La Bâtie - Festival de Genève

Pour son exposition de rentrée La Villa du Parc présente les travaux d'Alexandra Leykauf. Elle y monte un parcours de ses récents travaux autour du paysage. La créatrice dérange les conventions explicites ou implicites du regard masculin qui a toujours monté de tels paysages à travers divers médiums. Tout ici s'irrégularise dans des images autant en réfraction que réfractaires.

Leylaud.pngAlexandra Leykauf se répappropie de telles images "officielles" et redonne à l'œil une position critique pour offrir une esthétique inédite. Dans ce but elle manipule et approfondit les codes visuels et culturels en utilisant par exemple les peintures des plus grands musées (Corot, Crespy Le Prince, Hodler, etc.).. Ell s'y introduit à travers le prisme d’éléments tangibles de sa perception quotidienne : table de travail, atelier, smartphone....

Leylaud 3.pngSont présents des dispositifs de mixages, de trompe-l’œil, de kaléidoscopes et l’ensemble de ses Faces, "paréidolies photographiques d’une animalité cachée qui affleurerait inconsciemment à la surface des paysages harmonieux et canoniques de l’histoire de l’art". Si bien que le paysage comme objet d'émotion esthétique et de représentation philosophique du monde se transforme afin que nos propres interprétations - grâce aux "schèmes" de l'artiste - prennent le relais.

Jean-Paul Gavard-Perret