gruyeresuisse

22/06/2014

Nécessaires aberrances de Renate Buser

 

Buser baroque.jpgRenate Buser, „Barock“, Abbatiale de Bellelay, 14 juin – 17 juillet

 

 

 

 

 

Photographies monumentales et installations; brutalisme et sophistication baroque font de l’œuvre de Renate Buser une approche toujours particulière des architectures. Les mélanges des temps  ne cessent de bouger à travers la mémoire en mouvement de lieux et d’espaces que la zurichoise décale afin que s’y portent de nouveaux regards. Elle déplace sinon les montagnes du moins les murs par ses immenses affichages qui sont autant de draps de douceur. Le temps y défile mais Renate Buser le défie, le dépasse en ses effets d’écrans. Enluminures des palais, façades modernes sont troublées de narrations plastiques intempestives. Les étoiles sont belles au dessus de ces propositions. Parfois la lune nous y saisit et nous force à nous jeter dedans. La veine est de fait fantastique. S’y retouvent un exotisme temporel concret et une poésie cosmique. Il existe un mélange d’humour sans plaisanterie et d’inquiétude sans gravité. Le monde urbain, moderne, quotidien comme celui du passé possèdent soudain un physique déréglé. De telles aberrations sont autant des comptes rendus imperturbables que le produit de la jubilation d’une créatrice libérée de toutes les pesanteurs des murs et de leurs limites.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/06/2014

Tika à la renverse ou les dédoublements

 

 

Tika.jpgTika (Maja Hürst) fait de ses déplacements ses racines. La Zurichoise vit à Berlin, Zürich, Rio de Janeiro, au Caire, à Mexico City., New York et bien d’autres villes encore. Elle a néanmoins découvert dans son pays natal son langage plastique fait de peintures (murales ou de dimension plus petites), gravures sur bois, papiers découpés. Il essaime sous formes de geishas, aztèques, indiens, sirènes, pharaons et personnages intimes (dont sa mère). Surgit aussi toute une animalerie : tigres, paons, hiboux, colibris, renards et poissons. L’artiste aime surdimensionner certains membres

Tika 2.png

de ses personnages donnant ainsi libre cours à une ivresse vitale et énergique. Il y a des arrêts, des écarts. Ils interrogent par les métamorphoses des êtres l'espace et le temps là où une pointe dresse son pal,  une forme pend.

 

 

 

Tika 3.jpgUn tel travail s'attache au corps, en est le lieu. Le lieu intermédiaire. Le lieu de change. Notre corps est soudain lié à un monde que nous ignorons : rien de plus urgent que d'en tenter l'anatomie. Ajoutons que ce que l'artiste crée comporte un plaisir particulier : celui d’une douleur déplacée donc d’une délivrance. Le trajet de la langue plastique va du réel au virtuel mais c'est, à la base, un trajet physique, un trajet dans le corps. La difficulté d'en parler tient à ce réel et ce virtuel. Les deux mots sont d'ailleurs approximatifs.  Le problème est la sortie vers l'extérieur à travers l'émission des formes et des couleurs qui traduisent et détournent un état physique à travers l'imaginaire débridé et multi culturels de Tika. Elle prouve  que ce qui "va de soi" nous masque ce qui est. Il faut toujours aller plus profond. Déplacer. Et le déplacer incite au complet dépassement. Il fait surgir l'autre, notre double. Celui qui ne nous dédouble pas (ce serait l'aliénation) mais nous rend plus plein.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

15/06/2014

Les cornes d'abondance de Camille Scherrer

 

 

Scherrer 2.jpgCamille Scherrer traque les failles des images tant par leurs sujets que dans les manières de les représenter. Mi être, mi animaux surgissent en un lieu de bourrasque même s’il semble calme, serein. Les ombres restent ancrées à l’attraction du sol comme peut-être à la douleur du cœur - même si l’artiste n’est pas de celle qui se racontent ou lardent leurs images d’une monstration égotiste. A l’inverse elle excave les apparences afin d’en proposer d’autre pour susciter un malaise (non sans humour) et une interrogation. Des enluminures elle clarifie les mensonges par effet de leurre où le papier découpé et le numérique possèdent une place importante. Ils ne sont pas là afin de camoufler mais pour créer des doutes.

Scherrer.pngRevenant toujours à une langue plastique simple (celle du temps de l’enfance où tout semble encore possible) Camille Scherrer retrouve le monde du rêve et de la magie. Il progresse sans cesse avec des jeux et contours d’ombres comme d’impressions plastiques numériques. Dès qu’un arbre ou un animal grandit il ne persiste plus tel quel mais change voir s’humanise sans y gagner d’auréoles. Entre deux bornes (celle du réel et celle du virtuel) une métamorphose s’accomplit au moyen d’ombres portées, de lambeaux et de traces glanées par éclats. Des cendres de la vieille genèse surgit le futur au sein de l’ombre des figures et dans des portions de temps figé et aux commissures insaisissables mêlées d’impressions et d’oublis.

Scherrer.jpgIncongru, le chemin de l’artiste libère bien des voies turbulentes et des labyrinthes optiques là où une joie sévère rayonne d’une vie blottie à l’intérieure de spectres solaires. Preuve qu’il existe toujours dans ses images une ombre légère et une mélopée secrète en des rais de lumière. Ils filtrent le réel et laissent errer les yeux au milieu d’une poésie trouble et drôle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret