gruyeresuisse

21/07/2016

Les couples d’Agneta Sofiadotter

 


Agneta2.pngAgneta Sofiadotter met le feu au dessin par effet de froideur. Dessinant souvent sur plexiglas et induisant ses traits de plages claires - qui ne peuvent « boire » les contours mais au contraire les souligner - l’artiste invente au besoin une pilosité animale pour les ours qui tentent de séduire ses « poupées ». Elle transforme formes, cellulite, rides, poils et sexe pour dissocier l'image du sexe « fonction » du sexe « organe ». L’image de la nudité est métamorphosée : à sa crudité basique est préférée une dépossession et une reprise singulières.

Agneta.pngLe dessin abolit le mur qui sépare la femme et le mâle comme les animaux de leurs "images". Nous sommes éloignés du côté "stimuli-réponse" que propose la pornographie et son poncif qui, selon Baudelaire, est "un abus de mémoire...plutôt une mémoire de la main qu'une mémoire du cerveau". Surgissent des corps en ordre de marche ou figés afin de créer moins des narrations que des (im)postures. La froideur et la rigidité comme la souplesse et la densité soulignent la présence de l’individu, sa résistance. Il existe dans l’image la plus nue, la plus simple - donc la plus compliquée - une force d'érosion sociale et morale.

Agneta 4.jpgTout est monté en forme non de philosophie (dans le boudoir ou en pleine nature) mais de jeu. Il faut sans doute un beau courage à l'artiste pour oser un tel travail. Il n'illustre pas une thèse. Il fait mieux : la sexualité devient autre, son sens est multiplié, non homogène, métaphorique.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Voir le site de l’artiste.

10:31 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

11/07/2016

Female Chic, Thema : défaire pour faire


Female Bon 3.pngGina Bucher, “Female Chic. Thema Selection”, Patrick Frey Editions, Zurick, 2016.

Le label de mode Thema installé à Oberdorf près de Zürich a fait bouger les lignes de la haute couture - et non sans scandale - dans les années 70. S’est défini un style aussi séduisant qu’excentrique. Katharina Bebié, Ursula Rodel et Sissi Zöbeli (qui habillèrent tant d’icônes) furent rejointes par Elisabeth Bossard puis par Christa Derungs et maintenant Sonnhild Kestler.

Female bon.jpgLe livre fait le tour des collections où l’androgynie imposée par Yves Saint Laurent prit un nouvel axe plus déshabillé et « misfit ». Les pièces furent vendues d’abord dans la boutique de luxe installée au 9 du Weite Gasse. A l’époque les femmes venaient y chercher un mixage entre un style Hippie et son opposé de type business woman impératrice. Et en 1974 Vogue US déclara le lien comme celui de l’avant-garde fashion.

Female chic 4.jpgL'ensemble  permet de comprendre comment l’œuvre évolue à travers des fondamentaux déclinés parfois dans d'apparentes ruptures. L’histoire de la maison est racontée à travers les témoignages des créatrices comme de celles et ceux qui les accompagnent hier aujourd’hui. Le livre montre comment un certain sens du dénudé et d’effet de plis prouvent que c’est en défaisant qu'on fait. La haute couture peut ainsi créer des déconstructions qui proposent leurs nécessaires césures et hiatus en séquences ou déchirures. L’œil y danse au sein de ballets formels pour des passes inédites.

Jean-Paul Gavard-Perret

Du mouron pour les petits oiseaux : Corinne Lovera Vitali

 

Lovera.pngCorinne Lovera Vitali , 78 moins 39, Éditions, Louise Bottu, Larribère, 40250 Mugron, 58 p., 7 E.., 2016.


« Parlez moi, je ne sais plus bouger ma bouche, tenez-moi la langue, je sortirai la vôtre » écrit Corinne Lovera Vitali. Mais la chercheuse d’ombre a plus d’un tour dans son sac. En jaillit la lumière qui interdit au sexuel de se refermer et de rester à sec. Mais dans ce texte sa tension demeure uniquement suggérée. Son image se dérobe au visible au nom du premier des hommes.

La poétesse elle-même devient à son tour une puissance phallique qui renverse la vision. Par son sceptre elle renvoie le voyeur-lecteur au creux de son inaudible, en son manque constitutif et irrelevable. Bref elle est re-père du père, pair de celui avec qui elle fait paire même s’il n’a su le comprendre et elle le reconnaître.

Lovera 2.jpgD’où ce jeu de filiation et de filière entre fantôme et caverne, nocturne et soleil. Yeux ouvertes, yeux fermés dans ce fondu-enchainé le père est livré à sa Sauvage qui fait de lui le fruit de ses « entailles ». Mais la créatrice - dérobant le temps à son spectacle et renversant les règles de base de la grammaire des mâles - signifie sa propre présence dans une attente éternelle catalysant des montées de l'invisible afin d'en faire éprouver la langueur.


Jean-Paul Gavard-Perret