gruyeresuisse

16/09/2020

Charlotte Herzig : atmosphères

Herzig.pngCharlotte Herzig, "It has no name, so I style it "The Way", Wilde, Bâle, du 10 septembre au 14 novembre 2020.

"It doesn't have a name, so I style it "The Way"" est la première exposition solo de Charlotte Herzig  à Bâle. Elle y explore diverses techniques pour créer des oeuvres de plusieurs dimensions. Pour une telle artiste  le monde ne cesse de bouger en divers rythme et c'est pourquoi tout son "geste" de peintre contribue à transformer cette intuition en formes, lignes et espaces au sein de compositions lumineuses. Elles sont là pour explorer de tels mouvements.

Comme toujours l'artiste n'hésite pas à créer des effets d'immersions afin que le regardeur soit enveloppé et saisi dans un tel environnement où se retrouve des jeux de subtiles répétitions. Existent autant de séquences ou modules qui donnent à l'oeuvre un rythme voire une mélodie particulière et atmopsphérique. Un tel  "spectacle" permet au visiteur de regarder le monde dans un miroir en complétude si ce n'est en gloire. Si bien que la peinture devient le meilleur carburant qui soit.

Jean-Paul Gavard-Perret

13/09/2020

Nicole Hardouin : mots dits pour une maudite

Hardouin.jpgAu centre de l’échiquier des poèmes de Nicole Hardouin s'ouvre toujours la crypte de mystères. Dans ce livre ceux de Lilith et de ses prétendus péchés de chair. L'auteure n'en a cure et elle devient sa "complice" afin d'en porter la puissance du cri et des actes : clarté en deçà, obscur au-delà. Mais d’une frontière qui ne cesse de bouger. Et ce pour une raison majeure : la poétesse dé-lie son "modèle" dans un mélange de raison et d'utopie. L'égérie n'est plus seulement dans son là-bas comme l'auteure ne se contente pas de son ici même. Si bien que l’écriture s’engendre au seuil de la venue ( à savoir du retour ) de Lilith pour laquelle les mots de Nicole Hardouin ne sont pas de simples abris. Elle hisse la prétresse sulfureuse au-dessus de son mutisme. A démembrer la course du grouillement des mots, se décèle le dire du ventre de l'héroïne éternelle comme se fragmente l’émeute d’intimes rassemblements

Hadouin 3.jpgY-a-t-il un périmètre à l’insurrection ? Le corps est-il une éphémère installation ? Pour répondre les mots de la créatrice deviennent des plantes-grimpantes. De celles qui courbent les sortilèges avant que les chimères ne griffent l’ombre blanche du miroir. Mais toutefois la femme fatale revient mais pour mieux se "lover dans la planète de Vénus, refuge dans ses lumineux abysses." Les mots-talismans sont désormais présents pour sortir la monstresse de son "reflet brisé (qui) n'est plus que l'ombre blanche du silence" et tisser les lueurs de son apparition depuis l'univers mésopotamien. Ils deviennent aussi des calices pour un offertoire "théoriquement" interdit. Leurs sirops sulfureux percent les ombres. Et celle qui au sein du stupre et de la fornication palpitait d’étincelles qu'on croyait éteintes se rapproche de notre monde.

Hardouin 2.jpgFidèle à sa poétique Nicole Hardouin navigue dans les dérives des traces d’un passé dont surgissent des dentelures d'un pubis que convoitaient des sexes avides. Entre lyrisme et parfois son contraire, l'auteure rappelle que pour les femmes aussi l’amour est sensuel mais qu'elles possèdent une âme. Il est regrettable que certains hommes n’en veulent pas. Certains pour s'en tirer la cache dans la sciure d’étoiles mais c'est pourquoi, bien plus que Lilith, ils agonisent dans des lames de ténèbres. C'est comme si le chaos retournait d’où il venait au moment où la Fatale reste une force qui va. Ce qui n'a pas échappé - chacun dans leur musique - à Bataille et Quignard comme à Nicole Hardouin.

Jean-Paul Gavard-Perret

Nicole Hardouin, "Lilith, l'amour d'une maudite", préface d'Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, juin 2020, 82 p., 15 E..

04/09/2020

Fabienne Radi : brossages et frictions

Radi.pngAdepte des rapprochements, raccourcis, couronnes et chirugies intempestives, Fabienne Radi - même si elle ne ne sait pas ce qu’est devenue Hayley Newman (qu'elle évoque dans son livre) après les années 1990 et "si elle a disparu de la circulation ou si elle continue dans la même veine artistique" pense néanmoins à elle chaque année en se rendant chez son dentiste. Preuve qu'elle prend soin de ses détartrages afin que les capitons d'émail ne lâchent pas. Existe toujours chez la sémiologue avide des circulations ferroviaires de l'entrain dans ses digressions. Cultivant le sampling littéraire et artistique elle crée des nouages du désir, du féminin. Il s'agit d'entamer, de creuser, et de pénétrer ce que les autres savants des signes laissent à l'abandon.

Radi 4.pngElle offre un collier de lettres en lieu  et place du varech et des vagues du Léman. Saigne en continu, ou plutôt suinte des perles de la culture dans la mâchoire avide de paroles intempestives. Comme Hayley elle prend des chemins de traverse. Elle aussi a "potassé "How to Make a Happening" de Allan Kaprow. Elle en connaît un rayon et n’a pas peur d’aller au charbon. Elle s'interroge sur le sourire à la fois de la Joconde "sans que l’on sache comment étaient ses dents, ni même si elle en avait vraiment" comme sur les canines de l’actrice Julia Roberts qui en montre "tellement qu’on a l’impression qu’elle en possède deux fois plus que les autres gens." Radi 3.pngDe telles égéries sont-elles fragiles ou Dames de légende ? Là est une partie de ses questions. S'émettent des trouées, des caries où les phrases sinuent et glissent. C’est une construction ludique où le Rien - qui est tout - prend toute sa place. Comme si les dents étaient partie prenante de baisers fougueux afin de savoir si qui trop embrasse mal éteint les haleines - fraîches ou non.

ARadi 2.png l'inverse de chez Virginia Woolf, l'écriture de Fabienne Radi n'est jamais frigide et va au plaisir et à la jouissance du texte ( en ses montages de signes et signalétiques) jusqu’à l’extase… Ce serait quoi le contraire ? La stase, le trop-plein, le poids non de la petite mort, mais de la veillée funèbre. Fabienne Radi refuse la langue morte et ne se sépare jamais des images. Elle traverse les apparences. Un flux ininterrompu de pensées les parcourt pour faire renaître ce qui se cache derrière par un enlacement et cueillette. L’horizon s’élargit : nous y plongeons depuis les bords de Léman.

 

Jeran-Paul Gavard-Perret

Fabienne Radi, "Émail diamant", Coll. SushLarry, Art&fiction, Lausanne, 156 p., 2020.