gruyeresuisse

08/08/2020

Sabine Weiss : les lumières de la ville

Weiss.pngSabine Weiss est née en 1924 à Saint-Gingolph. Elle commença son travail de photographe chez Paul Boissonnat à Genève. Selon elle "ce n'était pas une lumière" mais elle y apprend la technnique et comprend très vite que la lumière comme source d'émotion est capitale et va la rapprocher des grands photographes qu'elle rencontre à Paris : Robert Doisneau entre autres.

 

Weiss 2.pngAprès trois ans comme assistante, elle ouvre son premier atelier de 25 m carré. Poussant un peu les murs elle y restera très longtemps. Au début elle pratique le troc pour survivre avant de devenir photographe de vitrines au magasin du Printemps "à soixante (clichés) à l'heure". Puis elle travaille pour tous les grands magazines américains et la publicité. La photographe reste très polyvalente et traite tous les sujets (même les couches pour bébés...)

Weiss 3.jpgElle est connue surtout pour ses portraits (Dubuffet, Giacometti, Miro, B.B. et bien d'autres et des inconnus). Existent dans ses photos toujours une douceur et une attention bienveillante. La créatrice cultive naturellement un humanisme. Elle reste un modèle sur le plan technique et la composition mais surtout par son regard. Celle qui se dit artisane plus qu'artiste demeure une référence absolue dans l'histoire de la photographie et ses oeuvres se retrouvent dans les musées du monde entier.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sabine Weiss, Musées de l'Elysée, Lausanne.

07/08/2020

Jana Černá : Ouille !

$.pngC'est par l'intermédiaire du blog de Barbara polla que j'ai découvert ce livre dont la galeriste (entre autres) était d’abord tombée amoureuse par amour du titre. Il est en fait les premiers vers d'un poème de Jana Černá : "Pas dans le cul aujourd’hui / j’ai mal / et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi (...) On peut supposer / que ce soit suffisant / pour baiser en direction de la stratosphère". Mais ici à la poésie "pure" fait place une lettre ( à son amant Egon Bondy). Elle lie la littérature à la philopophie, au sexe (c'est souvent incompatible chez les rationnalistes hegelien et kantien) et donc à la vie. Et ce au moment où l'auteure écrit d'abord et aussi "est-ce que je ne peux pas me coucher sur toi dans la jubilation d’une tendresse presque asexuée" sans que cela suffise à une telle femme en avance sur son temps par sa vie et son langage.

Cerna.jpgCelle qui pratique comme Barbara Polla et Jean-Jacques Rousseau la promenade solitaire défend ici, dans une sorte de manifeste féministe, le désir des femme et leur liberté. Son livre nous permet de comprendre comment elle juge le travail des mâles (l'amant en premier) et comment elle-même pratique ses différents niveaux d'écriture (logos et poésie, journalisme et littérature). Mais elle instaure entre eux deux une différence implicite où se trahit une sorte de sous évaluation de son propre travail par rapport à celui de l'homme et donc de son identité en propre.

Cerna 2.jpgLe passage le plus intéressant et érotique du livre est constitué par les pages miroirs consacrées aux lettres de Joyce à Nora qui furent longtemps cachées avant que Tel Quel ne les publie et qu'elles soient reprises dans La Pléiade. Le « Pourquoi n’es-tu pas là ? » de Joyce est repris en boucle pour rythmer le texte de l'auteure au moment où Egon Bondy s'absente : « Espérons pouvoir être bientôt ensemble, parce que le fait que tu végètes sous le toit conjugal ne sert vraiment à rien qu’à chatouiller ton sens des responsabilités – » précise-t-elle non sans ironie

Cerna 3.jpgJana Černá cependant fait là abstraction de ses propres possibilités de délices. Demeure - en dépit des détails subséquents - avant tout la frustration. Manque aussi ce que Barbara Polla souligne la "vraie" question : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas baiser avec toi ? ». Demeure malgré tout une grande part d’espoir et de grâce. Mais Jana Černá laisse sur notre faim lorsqu'elle écrit « Si je ne voulais pas écrire entre autres pour subvenir à mes besoins, je me mettrais à rédiger ces mémoires… ». Nous ne les connaîtrons pas. Ce qui empêche de connaître la vraie "chambre" intime de l'auteure où se distingueraient la pose de l'abandon et ce qui aurait permis de vivre pour et non par l’écriture.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jana Černá, "Pas dans le cul aujourd’hui", Préface d'Anna Rizzello, Contre Allée, Lille.

La première photo est tirée de blog suisse de Barbara Polla.

06/08/2020

Le bal des mots dits - Tristan Félix

TT 5.jpgAux mots de sens Tristan Félix préfère les mots matières. Elle les fait sortir de sa souffrière mais en mistouflette dégingandée. Il faut dire que celle qui se cache sous de nombreux sobriquets - qui sont parfois cache-sexe -  reste agile de l'esprit et de la gambette littéraire : sa poésie tient dans l'estomac même des étalons.

Le passé l'a parfois trompé, le présent parfois la tourmente pour autant l'auteure ne file jamais une mauvaise pente. Son passé empiété elle le recompose histoire de couper la chique à Novarina lorsqu'il déclare "L’passé m’a composé ; j’suis morose". Bref la créatrice va de l'avant. Elle nous fait entrer dans l'aire des bouffons sans leur faire la leçon. C'est du grand art là où la vie roturière ondule du croupion. Tristan Félix en est la couturière. Son souffle est vivant et son humour funambule.

TT6.jpgEn conséquence il ne s'enlise jamais mais enfile de superbes perles. L'auteur sait qu'il n'existe pas de fuite dans le temps : ce dernier passe et nous dépasse. En conséquence il faut savoir se donner de bons moments et entrer dans la danse. Le tango en l'occurence. Rien de tel que du Carlos Gardel pour mettre le bordel. Mais une telle abesse se fait au besoin redresseuse de tords avant de ranimer les choses exquises qui nous grisent. C'est revivre, respirer sans trop trépasser. Et même si certains danseurs ne donnent pas envie d'être enlacée, qu'à cela ne tienne : dès que la milonga commence tout chagrin d'amour ne pèsera pas lourd.

Jean-Paul Gavard-Perret

Tristan Félix, "Tangor", préface de Dominique Preschez, PhB Editions, Paris, 2020, 76 p., 10 E..