gruyeresuisse

17/10/2020

Sur de beaux draps - ou ailleurs : Juliette Lemontey

Lemontey 3.jpgLes histoires d'amour de Juliette Lemontey baignent dans une sensualité expressionniste. Ce que la photographie retient de l'instant, l'artiste le transforme à la fois pour le pérenniser mais tout autant accorder plus de puissance sensuelle à chaque instant de l'étreinte. La créatrice la décadre selon divers plans de focalisation au moment où une tête se tourne, une main s'approche là où le mystère de l'amour tient de l'épure et de l'attente afin de donner au regardeur le"droit" d'une interprétation selon ses propres émotions.

Lemontey 2.jpgL'imagination de chacune ou chacun va dans le froissement d’un drap là où une robe se soulève à mesure que le corps s'allonge et qu'un amant vient murmurer à l'oreille de sa muse. Souvent l’apparition du corps intervient quand disparaît le visage vu de trois-quart dos ou se renverse  sous le joug du plaisir ou de la pression d'une douce violence. L'abandon arrive au moment où "la maladie de l'amour" (Duras)  se joue sur la toile : celle de la peinture comme du lieu qu'elle représente.

 

Lemontey4.jpgLe jeu est toujours à fleuret moucheté et se plait à cultiver l'effacement et l'abandon . A la portée du toucher, un contour doute, insiste, s’attache à la ligne, s’héberge en elle. L'espace se fragmente dans l'enlacement où une certaine solitude peut demeurer. Se diffractent les sens au déséquilibre du signe sans filin. Allongé sur le drap de la toile, aveugle filet, le corps bascule en une timide articulation, où s’échoue le silence à l’arène du trait ou peut-être à la marge de l’écueil.

Jean-Paul Gavard-Perret

Juliette Lemontey, Portraits, ateliers Herman, du 8 octobre au 20 décembre 2020.

16/10/2020

Joan C. Williams : l'Amérique des nègres blancs

Unes.pngÀ travers une série de questions sociétales sur le travail, l'éducation et les valeurs, Joan C. Williams restitue les modes de vie et le parcours d'une classe ouvrière blanche en déclin démographique, touchée par la crise économique et épidémique, abandonnée par le Parti Démocrate.

 

 

Unes 2.jpgAprès avoir publié un essai dans la "Harvard Business Review" pour expliquer comment le mépris pour la classe ouvrière contribue à la montée du populisme, elle souligne ici l'importance des problématiques de classe et rappelle que la lutte pour les pauvres blancs d'Amérique n'est en rien incompatible avec la lutte pour l'égalité raciale ou le féminisme.

Unes 3.jpgTémoin du monde postmoderne, Joan C. Williams met en lumière le fossé de rancœur qui sépare les classes populaires blanches rurales ou périurbaines des cadres supérieurs des grandes métropoles. Cette polarisation touche une grande partie de l'Occident dont entre autre le "gilet-jaunisme est un symptôme. Cela implique un nécessaire effort de médiation afin qu'une dangereuse tectonique des classes glisse dans une opposition frontale et l'arrivée des totalitarismes selon un processus qu'Orwell avait parfaitement décrit.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Joan C. Williams, "La classe ouvrière blanche - Surmonter l'incompréhension de classe aux États-Unis", Traduit de l'anglais par Carole Roudot-Gonin, Collection Unes Idées, Editions Unes, Nice, 2020, 152 pages, 20 E..

13/10/2020

Nicole Miescher : l'ici-même et le hors là.

Miescher.jpgNicole Miescher "Recent works", Galerie Gisèle Linder, Bale, du 31 octobre 2020 au 20 janvier 2021.

L'artiste et photographe bâloise Nicole Miescher a été remarquée par sa traversée de la Sibérie dans les années 90 après la fin de l'Union Soviétique. Elle donna - à travers ses images - ses propres observations et impressions à la recherche de l’image-mère celle qui demeure là, et non pas au-delà. Elle donne l’énergie au regard au nom d’une évidence là où en découvrant l’image le regardeur tombe dans un trou face à une muraille de l'ici-même et le hors là.

Miescher 2.pngTout son travail part de cette première étape de préhension du réel et se retrouve dans ses oeuvres récentes aux paysages vides, abandonnés qui donnent l'impression de traverser les "terres blessées" chères à Dostoïevski. Il n'existe dans ses prises peu d'espace pour des caps de bonnes espérances. Le langage de Nicole Miescher est très personnel et facilement reconnaissable. Au delà de l'aspect documentaire (qui devient presque anecdotique) jaillit une poétique de la fragilité et de la vulnérabilité.

mieschler 3.pngTout dans la "ruine" prend une valeur d'éternité en un travail de résistance. La hantise des lieux jaillit. Le paysage est donc toujours un entre deux états. Ce qu’il contient est souvent de l’ordre du vestige ou de l’emprise en déliquescence. La nature parfois retrouve ses droits au sein d’un univers plus ou moins sauvage. Les œuvres parfois presque joyeusement absurdes ou doucement mélancoliques génèrent avant tout une médiation sur les lieux, le temps et l'existence.

Jean-Paul Gavard-Perret