gruyeresuisse

29/11/2018

Jade Hoeppli face à l'éclipse

Hoeppli 3.jpg"Je / Tu" est comme le sous titre l'indique "une histoire de vengeance". C'est aussi le premier temps d’une trilogie sur l’emprise. Son auteure genevoise a grandi dans l'ambiance punk (son père est chanteur et compositeur du groupe "Killing Joke"). Elle est performeuse et écrivaine. Sans se préoccuper des frontières artistiques elle s’interroge sur son genre, son statut, les pressions politiques, religieuses et sociales qui s'imposent à celles qui vivent dans une certaine marge. Plus particulièrement ici dans celle d'une histoire d'amour entre désirs et cauchemars : " je ne sais par où commencer, je n’y trouve ni début ni fin, je recolle des souvenirs confus, je rouvre des blessures de peur qu’elles se referment dans le silence, et d’oublier comme tu m’as oubliée. Je pense que chaque enfant blessé joue à ce jeu, et que nous faisons tous ce rêve terrifiant peuplé de monstres et de belles en danger" écrit la narratrice qui se remémore un épisode de sa prime adolescence lorsqu'elle fut en proie à un adulte qui, pour le moins, manqua de repères chez celle qui cherchait sans le savoir un "re-père".

Hoeppli.jpgTout progresse comme dans les contes où l’héroïne entame son périple en transgressant un interdit. Son monde "enchanté" est vite soumis aux lois d'une meedle-class faite de "scarabées" qui traînent dans des jardins plus ou moins glauques. En de tels lieux "la vermine s’agrippe aux princesses pour les parasiter à leurs tours." Dès lors le roman célèbre autant une certaine pureté que la violence subie par les femmes dans leur corps et leur coeur. Les hommes "jouent" facilement pour attraper de telles princesses qui attendent ce qu'ils sont loin de vouloir leur donner. Il y a en eux une perversité qui n'est peut-être que la répétition de gestes anciens. Mais cela ne la justifie rien.

 

 

 

 

Hoeppli 2.jpgL'héroïne rêve d'un partage qui fait trop facilement paraître chaque homme comme un dieu. Mais sa lumière "divine" est noire. La jeune fille offre à l'autre tout le ciel qu’elle possède, immense, inconnu. Mais c'est une sorte de fin de non recevoir qui lui revient. Il s'agit désormais de se rebeller dans l'espoir de pouvoir se représenter de nouveau à la lumière comme si c’était la première fois. Au bord du précipice, l'héroïne n'est désireuse que de se relancer. Elle a compris que ce coeur qu'elle voulait donner la fit tomber des nues. Divisée face à celui qui prétendait l'aimer, elle se retrouve le corps en morceaux. Ils ne pourront tenir ensemble par rien d’autre que la vengeance. C'est l'ouverture à soi face aux mondes des prédateurs et des lâches.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jade Hoeppli, "Je/Tu", Editions Amatlthée, 2018, Nantes.

Guillaume Varone : Visages-paysages

;Varone bonbon.jpgGuillaume Varone, "Début", Analix Forever, Genève, 2018.

 

Né à Lausanne, Varone est devenu photographe "professionnel" presque par accident. Néanmoins, appartenant à la section très restreinte des artistes sans égo et quoique étant photographe depuis toujours (comme Godard est cinéaste depuis ce temps) il possède un sens inné de l'image. Ce qui ne l'empêche en rien de travailler ses prises.

Varone bonbon3.jpgSa modestie éclate par exemple lorsqu'il écrit à propose de son livre sur la Slovénie : "Klavdij Sluban m’a donné quelques clés pour progresser et sortir de la simple illustration : mettre de l’émotion et du mouvement dans les images, faire des photos habitées, avec de la tension et sans être descriptif. Son workshop m’a ouvert les yeux et c’est ce que je cherche désormais à mettre dans mes photos". De fait il avait déjà en lui tout ce qu'll fallait afin de photographier ce pays comme - dans d'autres séries - l'intimité des femmes.

 

 

Varone bonbon2.jpgDans les deux cas le photographe saisit l'intensité et l'émotion : le visage devient paysage, le paysage un visage. Un "corps" quelqu'en soit la nature parle d'un même langage. Varone cherche une vérité d'appartenance et d'incorporation. Exit le voyeurisme. L'artiste ne perce l'intime qu'avec bienveillance et partage. C'est une affaire de "donnant-donnant" bref de confiance et d'attention. D'où la singularité d'une oeuvre qui sans le moindre effet laisse apparaître des sentiments cachés autant chez le photographe que chez le sujet de ses prisess. Rares sont donc les oeuvres aussi justes et tout simplement belles et qui laissent au regardeur sa faculté d'interpétation.

Jean-Paul Gavard-Perret

26/11/2018

Angelika Sher : la vie à l’envers

Sher.jpgAvec Angelika Sher parfois les femmes se font parfois poupées plus ou moins cassées, parfois maîtresses de lieux où la légende jouxte la réalité. Ici plus de vaste monde. Mais juste les bruits du cœur. Il n'est pas de sommeil si profond qu'il m'empêche de l’entendre. Chaque image propose une énigme et crée la nostalgie envoûtante de ce qui n’a pas encore eu lieu.

Sher 2.jpgDans les canicules d’Israël le baromètre des photographies de l’artiste ne sont pas pour autant au beau fixe. Leur déclic largue parfois toutes amarres. Des nudités presque enfantines où des beautés plus matures aux atours de fantômes créent un univers particulier. Idem pour les paysages et leur univers d’ombres où des arbres s’habillent de blanc.

Sher 5.jpgAngelika Sher saisit en chants visuels bien des confidences pour les magnifier en volumes et couleurs même lorsque la vie est à l’envers. Elle reste néanmoins le témoignage trouble d'une haute idée de la condition humaine. La photographe demeure l’intransigeante qui ne laisse jamais le monde dans le salpêtre. Elle en « parle » l’imprononçable et subordonne le monde à des images qui deviennent une serre primordiale. Avec des étoiles jusque dans les poings, la vie est une communion continuelle de la matière et de l’esprit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Angelika Sher, « Fifth Column », Zemack Contemporary Art, Tel-Aviv, 2018.