gruyeresuisse

14/10/2017

Marie-Claude Gardel la discrète : entretien avec l’artiste

Gardel.jpgMarie-Claude Gardel embrasse le monde en des fragments qu’elle distribue dans ses gravures tirées à quatre épingles. Histoire une fois de plus que le temps empiète et s’imprègne du sourd « dessein » de celle qui se perd en route pour mieux se retrouver. Sans urgence et au besoin en lambinant en route - être trop pressé ne dit rien qui vaille - se créent divers types de mises en abyme et de trompes l’œil quitte à « trébucher dans l’inconnu » dit l’artiste de Forel.

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? l’affleurement de l’aube

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? ils sont encore si présents, si vifs, malgré moi !

A quoi avez-vous renoncé ? au théâtre, au jeu d’acteur

D’où venez-vous ? d’ici, de là, peut être de très loin…

Qu'avez-vous reçu en « héritage » ? la retenue et la folie polie, le tangage entre drame et humour, la posture du chercheur

Qu'avez vous dû abandonner pour votre travail artistique ? rien n’a été abandonné, il s’est fait attendre pour prendre toute la place lorsqu’elle était libre.

Un petit plaisir - quotidien ou non ? souhaiter le bonjour aux animaux

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? ça alors…est ce que je sais ? peut être la patience, une certaine lenteur

Gardel 2.jpgComment définiriez vous votre approche de l’abstraction et de la matière? Par une disposition curieuse, interrogative, ouverte a priori. Le sujet est ample et répondre à la question mériterait un approfondissement de la philosophie et des sciences

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous interpella ? les mosaïques de Ravenne

Et votre première lecture ? "les voyages de Gulliver"

Quelles musiques écoutez-vous ? les sonates pour piano de Beethoven jouées par Peter Rössel et bien d’autres encore

Quel est le livre que vous aimez relire ? la correspondance de Gustave Roud et Philippe Jaccottet

Quel film vous fait pleurer ? "Crin Blanc"

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? ma mère

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? à moi-même

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Florence

Quels sont les écrivains et artistes dont vous vous sentez le plus proche ? je me sens proche de tous les créateurs dont le doute sous tend leur démarche artistique

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? le jour anniversaire est jour de remerciement à mes parents.

Gardel 4.jpgQue défendez-vous ? l’équité au-delà des règles en vigueur et la famille

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Oh ! quelle impasse! Je la trouve fort antipathique

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" cette phrase me renvoie à celle-ci, trop souvent entendue lors d’une visite d’atelier ou d’exposition « c’est intéressant… ». Diable, osons nous exprimer et surtout argumentons !

Quelle question ai-je oublié de vous poser? L’animal fétiche ? le loup

Entretien et présentation : Jean-Paul Gavard-Perret, le14 octobre 2017.

12/10/2017

Vivre avant de disparaître : Marion Bataillard

Bataillard SUPER.jpgRegarder les peintures de Marion Bataillard c’est entrer dans un univers particulier et complexe. S’agit-il d’un réalisme onirique ? Pas vraiment. Portraits et autoportraits deviennent des icones qui jouxtent parfois le trivial sans jamais y sombrer. La sensibilité des poses qui donnent aux « choses » dites de l’amour des combinaisons parfois intempestives. La contextualité emporte vers un ailleurs de manière poétique même si le réel est bien là et le plaisir règne jusqu’à (parfois) l’écœurement.

 

Bataillard bon 2.jpgLuxure ou effervescence sont remplacées par un radicalisme sans pour autant que le naturalisme impose sa loi. L’amour trouve des ressources nouvelles en un champ qui s’oppose à tout anéantissement. L’image semble relever d’une zone obscure qui ruse avec la raison. Mais l’érotisme est emporté du côté d’une pure essence même quand un personnage vomit. Néanmoins le plus souvent les femmes basculent sans bruit vers un fleuve Amour, le cœur fendu visible par la caverne de leurs grands yeux.

bataillard.jpgMarion Bataillard évoque le désir plus que la soif d’intimité même si elle n’en cache rien. On peut imaginer entendre hors cadre le chant d’une mésange charbonnière. La passion de faire casse l’académisme et les modes. Se retrouve, en lieu et place l’influence des primitifs italiens et flamands afin de modifier le psychologisme souvent lié au portrait par un symbolisme particulier. . La chair -comme chez Merleau-Ponty - est conçue comme possibilité du monde. La peinture en devient plus l’expérience que la représentation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marion Bataillard, « Créatures », du 14 octobre au 28 novembre 2017 à la Galerie ALB, Paris.

 

11/10/2017

Chronique des ségrégations : Luisa Döor

Dorr 2.jpgLa photographe brésilienne Luisa Döor a rencontré l’héroïne de la série qui porte son nom (« Maysa ») au moment de l’élection de « Jeune Miss Brésil Noire». Elle a appris à cette occasion la coexistence de deux concours : un pour les noires, un pour les blanches. L’objectif serait de donner leurs chances aux jeunes filles noires dans un pays - on l’oublie trop souvent - gangréné par le racisme. Près de la moitié de la population est noire mais reste marginalisée et déclassée. Rappelons que dans ce pays à forte composante métisse plus un être est foncé plus il est considéré comme mal né et mis d’emblée au banc de l’échelle sociale.

Dorr 3.jpgAprès ce concours Luisa Döor a suivi la jeune fille pour un projet de portfolio qui a muté en un travail plus ambitieux et politique. Que Maysa ait remporté le titre de Miss est devenu anecdotique. Il s’agit de montrer comment des « perdants » (même gagnants des prix peaux de chagrin) luttent pour la reconnaissance sociale et un certain niveau de vie. L’artiste montre aussi la transformation physique de son modèle dans, écrit la photographe, « un pays entrain de se perdre ». Luisa Döor a d’ailleurs l’intention de suivre son héroïne sur un long terme.

Dorr.jpgPar les photographies et la stratégie de son projet l’artiste manifeste un phénomène indiciaire qui annonce ou répète quelque chose d’inquiétant. La « révulsion » du simple effet de surface par celui de la peau. Celle-ci opère une stigmatisation de facto. L’œuvre devient productrice d’une fable hélas trop connue de la « marchandise » humaine. Même le concours le plus anodin et qui s’affiche innocent, rappelle l’extrême vieillesse du présent et la suprême jeunesse du passé et de ses stéréotypes.

Jean-Paul Gavard-Perret